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– Ça se forme comme un enfant.

* * *

Le vieillard se mit à parler:

– Comme un enfant. Le germe agit sur la cellule, ainsi que l’a dit Lancereaux, à la façon d’un spermatozoïde. C’est un micro-organisme qui pénètre l’élément anatomique, qui le sélectionne et l’imprègne, le met en puissance vibratoire, lui donne une autre vie. Mais l’agent excitateur de cette activité intra-cellulaire, au lieu d’être le germe normal de la vie, est un parasite.

«Quelle que soit la nature de ce primum movens, que ce soit le micrococcus neoformans, ou la spore encore invisible du bacille de Koch, ou tout autre, – toujours est-il que le tissu parasitaire cancéreux évolue au début comme le tissu fœtal.

«Mais le fœtus aboutit. Il y a un moment où la masse embryonnaire enkystée dans la matrice est devenue, pour ainsi dire, adulte. Elle constitue ses membranes superficielles, que Claude Bernard appelle, en sa terminologie profonde, limitantes. Le fœtus est achevé; il va naître.

«Le tissu cancéreux, lui, ne s’achève pas; il continue, sans arriver jamais à ses bornes. La tumeur (je ne parle pas, bien entendu, des fibromes, des myomes et des cancroïdes simples, qui sont les «tumeurs de bonne nature»), reste éternellement embryonnaire; elle ne peut pas évoluer dans un sens harmonique et complet. Elle s’étend, elle ne sait que s’étendre, sans parvenir à acquérir une forme. Extirpée, elle recommence à proliférer, ou tout au moins dans la proportion de quatre-vingt-quinze pour cent. Qu’est-ce que peut notre corps tout entier à côté de cette chair qui ne s’organise pas et ne sort pas? Qu’est-ce que peut l’équilibre si minutieux et si fragile de nos cellules contre cette végétation désordonnée qui, au milieu de notre sang, de nos organes, à travers la charpente osseuse et tous les réseaux, incruste une masse insoluble et illimitée!

«Oui, le cancer est, au sens strict du mot, dans notre organisme, de l’infini.»

Le jeune médecin fit oui de la tête et dit avec une profondeur qu’il alla chercher je ne sais où, au contact de l’idée d’infini:

– C’est comme un cœur pourri.

* * *

Ils étaient maintenant assis l’un en face de l’autre. Ils rapprochèrent leurs chaises.

– C’est pire encore que ce que nous disons, reprit le plus jeune des deux parleurs, d’une voix timide, retenue.

– Oui, oui, fit l’autre, de la tête.

– Nous ne sommes pas en présence d’une maladie locale apportée mystérieusement; il n’est pas question, comme le croit le vulgaire, d’un sinistre accident intérieur. Le cancer n’est même pas contagieux. Nous sommes en présence de la crise pathologique aiguë et rapide de toute une catégorie d’affaiblis, – d’une des formes élémentaires de la maladie humaine.

«C’est un état général qui nécessite et précise le mal; c’est le malade lui-même, pourrait-on dire, qui appelle le ravage du parasite. C’est son organisme qui le veut!

«Le parasite! Il n’y en a peut-être qu’un seul, qui se différencie suivant les milieux, et engendre, dans les locaux organiques appropriés, les diverses maladies. La bactériologie épelle encore; quand elle parlera, elle nous annoncera sans doute cette nouvelle qui donnera à la médecine je ne sais quoi de plus tragique encore que sa grandeur présente.

«Je crois, quant à moi, à l’unité parasitaire.»

– La théorie est à la mode, dit le vieux maître. En tous cas, elle est tentante, et il faut reconnaître que la médecine, la chimie, la physique, à mesure qu’elles s’approfondissent, tendent de toutes parts à l’unité des éléments matériels et des forces. Dès lors, et bien qu’il n’y ait pas de preuve irréfutable, quoi de plus probable que cette simplification terrible dont vous parlez!

– Oui, fit l’autre à mi-voix, comme s’il réfléchissait. Toutes les maladies sont faites avec les mêmes choses. C’est la même vie imperceptible qui nous conduit tous à la mort.

– Il y aurait pour nous tous, murmura l’autre en assourdissant également sa voix, la même fraternité dans le mal que dans le néant.

– L’unique germe de mort, l’infiniment petit qui sème dans les chairs la moisson affreuse, serait ce microbe dont le rôle semblait jusqu’ici assez neutre, à côté duquel on est passé sans presque le voir: le bacterium termo.

«Il surabonde dans le gros intestin, il existe par milliards chez l’individu sain.

«C’est lui qui, dans un terrain phosphaté, deviendrait le staphylocoque doré, l’agent du furoncle et de l’anthrax qui mortifient des coins de chair.

«C’est lui qui, dans l’intestin grêle, deviendrait bacille d’Éberth, auteur de la pustule typhique…»

L’homme de science prenait un air plus solennel et plus pénétré, à mesure que se précisait le nom de l’ennemi jusqu’ici invaincu:

– C’est lui, enfin, qui, dans un terrain déphosphaté, deviendrait bacille de Koch.

* * *

«Le bacille de Koch, ce n’est pas seulement la tuberculose, sous ses formes pulmonaire, laryngée, intestinale, osseuse. Landouzy le dénonce dans les liquides de pleurésie, Kuss dans les abcès froids.

– D’ailleurs, interrompit le vieux savant, dont les yeux étaient attentifs et graves, a-t-on intégralement dénombré l’immense variété des lésions d’origine tuberculeuse?

– Prenons-le dans le poumon, – puisque, aussi bien, le poumon est toujours attaqué chez le malade adulte.

«Son apparition provoque la formation de tubercules, petites tumeurs qui se nécrosent par suite de l’absence de vaisseaux, et dont le ramollissement et l’expectoration amènent la disparition de l’organe et la mort par asphyxie. Le tubercule est de la néoplasie au premier chef. Le bacille de Koch est neoformans: auteur de formation nouvelle. D’ailleurs, tout micro-organisme est, dans l’organisme, neoformans; c’est là, moins une délimitation scientifique que, sur sa puissance de création, une sorte d’épithète homérique. Le tubercule se multiplie, mais reste petit. C’est pour cela que Virchow a dit que c’était un néoplasme pauvre.

* * *

«Mais, chez les arthritiques en dépression nerveuse et à température basse, le parasite ne peut pas provoquer la tuberculose.

«Il passe dans le sang avec les peptones par les chylifères. Le sang se charge de glycogène, et ce sucre humain, qui n’est plus consommé par la température élevée, – la stase veineuse le dépose en quantité exagérée sur les éléments anatomiques des tissus glandulaires ou passifs. C’est alors que se développe à froid ce qu’on pourrait appeler une néoplasie riche: au lieu de plusieurs tubercules, il n’y en a qu’un, qui évolue, énorme. C’est le cancer, sous toutes ses formes, avec tous ses noms: sarcome, carcinome, épithélioma, squirrhe, lymphadénome.

«Le cancer est donc le produit incohérent de l’accumulation du glycogène chez un arthritique adulte affaibli et exempt de fièvre.

– Oui, oui, dit le vieillard, cela se peut; mais la preuve? Belle théorie, mais quelle confirmation pratique? Car il y a tout de même une différence morphologique entre la tumeur et le tubercule.

Il paraissait devenir ironique, hostile, prêt à se dresser et à puiser dans son savoir et son expérience.

– Si nous examinons un certain nombre d’espèces de tumeurs, répondit son interlocuteur, nous constaterons que leur nombre est en raison directe, et leur volume en raison inverse de la température du sujet qui les fabrique.