Il retrouvait dans sa tête des faits, des chiffres. Il les jetait en avant comme des armes. Il était animé par l’ardeur de faire un exposé complet, impitoyable, pour défendre sa large idée de simplification, qui dramatisait toute l’humanité à la fois:
– De 44° à 45°, évolue la tuberculose aviaire avec ses tumeurs presque microscopiques et innombrables. De 40° à 41°, évolue la tuberculose dite miliaire parce que ses productions ont la grosseur des grains de millet. De 39° à 40°, c’est la tuberculose granulée; – de 38° à 39°, la tuberculose lenticulaire; – de 37° à 38°, une tuberculose lente à gros ganglions superficiels; – à 37°, des tumeurs ganglionnaires de très gros volume, aboutissant aux abcès froids (rentrent dans cette catégorie la coxalgie, les tumeurs blanches, le mal de Pott); – à 36°, 5, les grosses tumeurs de la pommelière des vaches; – à 28°, nous trouvons, avec Dubard, les énormes tumeurs bosselées et sombres qui déforment les flancs des poissons.
Il s’arrêta, après avoir entassé ces exemples, puis il continua:
– On peut provoquer expérimentalement la rétrocession d’une affection dans l’autre: on prend un lapin auquel on inocule la tuberculose; lorsque l’animal donne des signes non équivoques de consomption, on le convertit en animal à sang froid par une section rapide au niveau de la dernière vertèbre cervicale et de la première vertèbre dorsale. Si l’animal ne meurt pas de paralysie, on voit bientôt se former dans son abdomen ou sur une de ses articulations, une tumeur volumineuse ayant toute l’apparence et l’allure d’un cancer.
Il regardait son collègue en face.
– Je me rappelle ce que dit de Backer: «Nous avons observé la marche de la tuberculose et de la cancérose simultanément, et nous avons toujours vu le cancer ne plus se nourrir, se dessécher, dès que les tubercules s’affirmaient et évoluaient avec une température dépassant 38°. En général, ajoute-t-il, c’est la tuberculose qui dominait le drame.»
«La formation et la distribution intérieure du sucre, tout est là. Cette distribution est réglée par la chaleur organique qui le brûle à mesure chez le tuberculeux; chez le cancéreux, la chaleur faisant défaut, le glycogène s’entasse. Le cancer est sucré. De Backer a mis en lumière ce processus qui fait de la cancérose une sorte de diabète localisé.
«On a prouvé la présence du sucre en fabriquant de la fine champagne avec les liquides du cancer. J’ai refait cette expérience. Je me suis procuré dix kilogrammes de matières cancéreuses résultant d’opérations faites en deux matinées dans les hôpitaux de Paris. Écrasée à l’essoreuse, cette masse m’a fourni deux litres et demi d’un liquide louche et fétide, qui contenait plus de sucre que l’urine la plus diabétique. Ensemencé de ferments, le liquide a donné une fermentation vigoureuse et très aromatique. L’alcoomètre marqua 6°. À l’alambic, j’ai obtenu de l’alcool à 60°, dont j’ai tiré cette fine champagne de laboratoire.
«Donc, envahis et domptés par le même germe pathogène, les hommes évoluent selon leurs tempéraments: les déprimés fiévreux, qui dépensent plus qu’ils n’acquièrent, font du tubercule – tumeur naine; les arthritiques froids, qui acquièrent plus qu’ils ne dépensent, font du cancer – tubercule géant.
«Les deux maladies échangent parfois leurs malades. La plupart des cancéreux sont des tuberculeux guéris et refroidis. Dubard l’a remarqué pour la première fois. Ce qui est une sauvegarde pour les uns (la richesse en glycogène ou la suralimentation) est une menace pour les autres.»
Le vieux praticien opina; il écoutait de nouveau avec soin, mais la figure sans expression, ayant son idée.
Le parleur s’arrêta un instant, puis il dit:
– Il faut regarder la vérité sans faiblir (nous sommes faits pour cela, nous!) et ne pas avoir peur d’ouvrir à la guérison de la tuberculose cette porte mystérieuse et terrible.
– Quoi qu’il en soit, dit le vieux médecin, cette ressemblance, ce rapport inverse que vous croyez découvrir entre les deux maux, sont annoncés jusqu’à un certain point par les chiffres. Il est manifeste que ces deux statistiques-là se tiennent, font corps ensemble. Il y a, à Paris, un cancéreux pour quatre tuberculeux. Quand, par semaine, il meurt dans la ville deux cent soixante tuberculeux, il meurt soixante-cinq cancéreux. En France, aux cent quatre-vingt mille décès provoqués chaque année par la tuberculose, correspondent les trente-six mille victimes de la cancérose: un sur cinq. Cinq cents Français meurent chaque jour de la tuberculose, cent meurent chaque jour du cancer.
– Combien en mourra-t-il demain! dit le jeune homme qui leva ses yeux froids et lucides, en une consciente et vaine prière.
«Car nous n’avons soulevé qu’un coin du voile et avoué qu’une partie de la vérité…»
– Oui, fit le maître, elle est encore plus grande que cela.
«Les ravages du cancer, de jour en jour, augmentent. Sans aucun doute, la vie moderne multiplie les cas de réceptivité morbide spécialement favorables au mal.
«L’état général entraîne la fatalité de la lésion. Je le répète: c’est à cause du malade que la maladie est incurable. À quoi bon guérir localement celle-ci par l’ablation de la masse nuisible, si le malade, livré à lui-même, refait la maladie? Nous ne pouvons que le regarder faire! Un tuberculeux auquel on ôterait ses tubercules, sans plus, serait un opéré voué à la rechute. De même le scalpel ne constitue pas un moyen suffisant de défense contre les tumeurs malignes. Du reste, les faits sont là: sur cent cancers des os opérés, on a quatre-vingt-douze récidives; pour le cancer au sein, c’est le même nombre de récidives: quatre-vingt-douze; pour l’épithélioma utérin, quatre-vingt-seize; pour le cancer du rectum, quatre-vingt-dix-huit; pour le cancer de la langue (il montra la porte, de la tête), quatre-vingt-dix-neuf.»
Pendant ces dernières phrases, il avait pris sur la cheminée une feuille de papier à lettres et une paire de ciseaux, et machinalement il découpait le papier. Soudain, comprenant le vague instinct de son geste, il rejeta les deux objets. Il se redressa.
– Il commence à prendre les jeunes… (Ah! je vois, je vois, dans ma mémoire, l’inexorable image d’un petit ange aux yeux clairs, avec un sein énorme et violacé comme un chou rouge!…) Le cancer s’étend dans l’humanité comme dans un être. Si on ne l’arrête pas, ajouta-t-il avec l’ironie lugubre que j’avais déjà entendue dans sa voix, il n’y aura plus besoin de se demander si le monde périra par l’extinction du soleil!
– À cette fantastique parenté des deux plus grands fléaux vivants, dit le jeune savant en portant ses mains à son front, quelles autres parentés se mélangent? La syphilis, dont je n’ai pas parlé. Quelles autres? À quoi m’amèneront, à quoi me condamneront les recherches que je vais continuer en sortant d’ici? Je ne sais… À voir d’un seul coup d’œil toute la pourriture de la chair humaine, tout le côté pestilentiel de notre misère, toute cette détresse où s’écroule effectivement le genre humain, et qui est telle qu’on se demande comment on ose parler d’autres drames!
Pourtant, après avoir dit cela, il ajouta, en étendant ses mains qui tremblaient comme celles d’un malade, par une espèce de sublime contagion:
– Peut-être – sans doute – on guérira les maux humains. Tout peut changer. On trouvera le régime approprié pour éviter ce qu’on ne peut enrayer. Et alors, seulement, on osera dire tout le massacre des maladies actuellement grandissantes et incurables. Peut-être même guérit-on certaines affections inguérissables; les remèdes n’ont pas eu le temps de faire leurs preuves.
«On en guérira d’autres – c’est sûr, – mais on ne le guérira pas, lui.»
Instinctivement, ses bras retombèrent, sa voix s’arrêta dans le silence de deuil.
Le malade prenait une grandeur sainte. Malgré eux, depuis qu’ils étaient là, il régnait sur leurs paroles et, s’ils avaient généralisé la question, c’était peut-être pour se débarrasser du cas particulier…