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– Mon cher maître, dit le jeune homme avec un accent de reproche qui se réveillait embelli et sincère devant cette sincérité, vous avez publiquement manifesté votre désapprobation contre ceux qui avaient combattu en public l’idée de patriotisme! On s’est servi, contre eux, de l’importance de votre nom.

Le vieillard se redressa. Sa figure se colora.

– Je n’admets pas qu’on mette le pays en danger!

Je ne le reconnaissais plus. Il retombait de sa grande pensée, il n’était déjà plus lui. J’en fus découragé.

– Mais, murmura l’autre, tout ce que vous venez de dire…

– Ce n’est pas la même chose. Les gens dont vous parlez nous ont jeté des défis. Ils se sont posés comme des ennemis et ont justifié d’avance tous les outrages.

– Ceux qui les outragent commettent le crime d’ignorance, dit le jeune homme d’une voix tremblante. Ils méconnaissent la logique supérieure des choses qui se créent.

Il se pencha tout près de son compagnon, et plus ferme, lui demanda:

– Comment ce qui commence ne serait-il pas révolutionnaire? Ceux qui les premiers ont crié sont seuls, ils sont donc ou ignorés ou détestés, – vous venez de le dire! – Mais la postérité recueillera cette avant-garde de sacrifiés, saluera ceux qui ont jeté le doute sur le mot équivoque de patrie, et les rapprochera des précurseurs auxquels nous avons nous-mêmes rendu justice!

– Jamais! s’écria le vieil homme.

Il avait suivi ces dernières paroles d’un œil trouble. Son front s’était barré d’un pli d’entêtement et d’impatience, et ses mains se crispaient de haine.

* * *

Il se ressaisit: Non, ce n’était pas la même chose; aussi bien, ces discussions ne servaient à rien, et il valait mieux, en attendant que tout le monde fît son devoir, qu’ils allassent faire le leur, et dire à cette pauvre femme la vérité.

– Qui nous la dira, à nous!

La phrase jaillit, inattendue; le jeune homme avait hésité, la figure anxieuse, puis, de sa bouche, était monté ce grand appel qui avait toutes les significations:

– À quoi sert qu’on nous la dise, puisque nous croyons la savoir?

– Ah! fit le jeune homme brusquement touché par une invisible épouvante que je ne comprenais point et qui parut soudain le déséquilibrer, je voudrais savoir de quoi je mourrai!

Il ajouta avec une palpitation que je vis:

– Je voudrais en être sûr…

Son illustre collègue le regarda, étonné, le geste suspendu:

– Vous avez des symptômes qui vous inquiètent?

– Je ne suis pas sûr; il me semble… Je ne crois pas, pourtant…

– Est-ce… ce dont nous parlions?…

– Oh! non! C’est tout autre chose, répondit le jeune homme en se détournant.

Comme une espèce d’ardeur l’avait transfiguré tout à l’heure, maintenant, des signes de défaillance en faisaient encore une fois un autre homme.

– Maître, vous avez été mon maître. Vous fûtes témoin de mon ignorance, vous l’êtes maintenant de ma faiblesse.

Ses deux mains se froissaient gauchement, et il rougissait comme un enfant.

– Allons donc! fit le vieux savant, sans l’interroger davantage. Je connais cela. J’ai eu peur autrefois, peur du cancer, puis peur de la folie.

– De la folie, maître, vous!

– Tout cela, année par année, a passé… Et maintenant, dit-il avec une voix qui, malgré lui, s’altérait, je n’ai plus peur que de la vieillesse.

– Il est certain, maître, reprit le disciple qui s’était un peu remis et se croyait permis de sourire devant l’évidence, que cette maladie est la seule que vous puissiez craindre!

– Vous dites? s’exclama le vieillard avec une vivacité qu’il ne put retenir et qui laissa le jeune homme décontenancé.

Il eut honte de la naïveté pitoyable de cette protestation. Il balbutia:

– Ah! si vous saviez! Si vous saviez ce que c’est que cette maladie si simple, si simple, cette usure et cette infection générales, si inévitables, si douces! Ah! viendra-t-il avant que nous ne mourions, celui qui guérira la déchéance!

Le jeune médecin ne savait quoi dire à cet homme brusquement désarmé, comme lui l’instant d’avant. Le commencement d’un mot sortit de ses lèvres, puis il regarda le vieux savant, et ce spectacle troubla et calma un peu son propre tourment. Je suivais des yeux ce rapide échange d’angoisses, et je ne me rendais pas compte si le sentiment qui atténuait sa détresse devant celle du maître était un sentiment vil ou un sentiment sublime…

– Il y a des gens, hasarda-t-il enfin, qui prétendent que la nature fait bien ce qu’elle fait!

– La nature!

Le vieux eut un ricanement qui me glaça:

– La nature est maudite, la nature est mauvaise. La maladie, c’est aussi la nature. Puisque l’anormal est fatal, n’est-ce pas comme s’il était le normal?

Il ajouta pourtant, attendri à cause de sa défaite:

– «La nature fait bien ce qu’elle fait.» Ah! c’est là, au fond, une parole de malheureux, dont on ne peut pas en vouloir aux hommes. Ils espèrent s’éblouir et se consoler par le sentiment d’une règle et d’une fatalité. C’est parce que ce n’est pas vrai qu’ils le crient.

Comme au commencement, ils se regardèrent. L’un d’eux dit:

– Nous sommes deux pauvres gens.

– Naturellement, dit l’autre avec douceur.

Ils se dirigèrent vers la porte.

– Allons-nous en d’ici. Elle nous attend. Portons-lui la condamnation irrémissible. Non seulement la mort, mais la mort immédiate. C’est comme deux condamnations.

Le vieux médecin ajouta entre ses dents:

– «Condamné par la science», quelle expression stupide!

– Ceux qui croient en Dieu devraient bien faire remonter la responsabilité plus haut.

Ils s’arrêtèrent près du seuil, au mot de Dieu. De nouveau, leur voix tomba, fut à peine perceptible, frémissante et acharnée.

– Celui-là, cria tout bas le vieillard, il est fou, il est fou!

– Ah! il vaut mieux pour lui qu’il n’existe pas! grommela l’autre avec un sarcasme haineux.

J’ai vu le vieux savant se tourner, du fond de la chambre grise, vers la fenêtre blanchissante, et tendre le poing au ciel, à cause de la réalité.

* * *

… Le malade tenait sa figure dissimulée derrière la grille de ses longs doigts. Un rêve splendide et précis sortait de sa bouche décomposée, qui nourrissait le mal abject, et toute cette pensée pure inondait la femme, à qui sans doute les médecins avaient parlé.

– L’architecture!… Que sais-je, moi! Voici, par exemple… Une place énorme: une nappe, une plaine de dalles démesurées, jetée sur les hauteurs de la ville du côté des faubourgs. Puis commence un portique. Des colonnes naissent. Elles se pressent bientôt, se multiplient, vertigineuses, si hautes que leurs grandes lignes fuyantes leur donnent l’air de s’effiler à leurs sommets, et qu’il semble que le toit soit l’ombre du soir ou de la nuit. Ainsi le quart de la place est couvert. C’est comme un palais colossal et grand ouvert, revêtu d’une sorte d’importance semi-naturelle, digne de recevoir comme hôtes le soleil levant, le soleil couchant. La nuit, la forêt immense et blafarde laisse tomber sur son sol de pierre une large clarté diffuse: l’aurore boréale d’un firmament de lampes.