Выбрать главу
* * *

C’est Anna qui, cette fois, parlait.

– Prenez garde, Philippe, vous ne comprenez pas la religion chrétienne. Vous ne savez pas exactement ce que c’est. Vous en parlez, ajouta-t-elle en souriant, comme les femmes quand elles parlent des hommes, ou les hommes lorsqu’ils veulent expliquer les femmes. Son élément fondamental, c’est l’amour. Elle est un arrangement d’amour entre les êtres qui, d’instinct, se détestent. C’est aussi, dans notre cœur, une richesse d’amour qui répond à elle seule à toutes nos aspirations quand nous sommes petites, puis à laquelle toute tendresse, ensuite, s’ajoute comme un trésor à un trésor. C’est une loi d’effusion à laquelle on s’adonne, et l’aliment de cette effusion. C’est de la vie, c’est presque une œuvre, c’est presque quelqu’un.

– Mais, ma belle Anna, ce n’est pas la religion chrétienne, cela. C’est vous…

* * *

Au milieu de la nuit, j’ai entendu parler à travers la cloison. J’ai vaincu ma fatigue; j’ai regardé.

L’homme est seul, étendu dans son lit. On a laissé dans la chambre une lampe à demi-baissée. Il remue faiblement. Il dort. Il parle… Il rêve.

Il a souri; il a dit trois fois: «Non!» avec une extase augmentante. Puis le sourire qu’il adressait à la vision qui le comblait, a décru, s’est dissipé. Sa face est restée un instant rigide, fixe, comme dans une attente, puis les lèvres ont dessiné une légère moue. Subitement ensuite, le masque s’est épouvanté, la bouche s’est ouverte: «Anna! Ah! ah! – Ah! ah!» a-t-elle crié sans se fermer, bâillonnée par le sommeil. Alors, il s’est réveillé, a roulé ses yeux. Il a poussé un soupir et s’est calmé. Il s’est assis dans son lit, encore atteint et terrifié par tout ce qui s’est passé il y a quelques secondes; il a promené ses regards partout pour les calmer, les ôter complètement du cauchemar où ils étaient engagés. Le spectacle familier de la chambre au milieu de laquelle trône la petite lampe si sage et si immobile rassure et guérit cet homme qui vient de voir ce qui n’est pas, qui vient de sourire à des fantômes et de les toucher, qui vient d’être fou.

* * *

Je me suis levé, ce matin, rompu de lassitude. Je suis inquiet; j’ai une douleur sourde à la face; mes yeux, alors que je me considérais à la glace, me sont apparus sanguinolents, comme si je regardais à travers du sang. Je marche et je me meus difficilement, à demi paralysé. Je commence à être puni dans ma chair des longues heures où je reste étendu le long de ce mur, la face au trou. Et cela grandit.

Et puis, des préoccupations de tout genre m’assaillent lorsque je suis seul, délivré des visions et des scènes auxquelles je consacre ma vie. Préoccupations sur ma situation que je gâche, les démarches que je devrais faire et que je ne fais pas, acharné au contraire à écarter de moi toutes les obligations accaparantes, à remettre tout à plus tard, à repousser de toute ma force mon sort d’employé destiné à être emporté dans le rouage lent et le ronron d’une horloge de bureau.

Préoccupations de détail aussi, harassantes parce qu’elles s’ajoutent continuellement, minute par minute, l’une à l’autre: ne pas faire de bruit, ne pas allumer de lumière quand la chambre voisine n’en a pas, me cacher, me cacher toujours. L’autre soir, j’ai été suffoqué par un accès de toux pendant que je les regardais parler. J’ai saisi mon oreiller, y ai enfoui ma tête et étouffé ma bouche.

Il me semble que tout va se réunir contre moi, pour je ne sais quelle vengeance, et que je ne vais plus pouvoir tenir longtemps. Je continuerai néanmoins à regarder tant que j’aurai de santé et de courage, car cela est pire, mais cela est plus, qu’un devoir.

* * *

L’homme déclinait. La mort était évidemment dans la maison.

Il était assez tard dans la soirée. Ils se tenaient tous deux l’un en face de l’autre, chacun d’un côté de la table.

Je savais que, dans l’après-midi, leur mariage avait eu lieu. Ils avaient accompli cette union qui n’était que plus de solennité pour l’adieu prochain. Quelques corolles blanches: des lys et des azalées jonchaient la table, la cheminée, un fauteuil; et lui était aussi mourant que ces têtes de fleurs coupées.

– Nous sommes mariés, dit-il. Vous êtes ma femme. Vous êtes ma femme, Anna!

C’était pour la douceur nuptiale de prononcer ces mots qu’il avait tant espéré. Rien de plus… mais il se sentait si pauvre, avec ses rares jours, que c’était tout le bonheur.

Il la regarda, et elle leva ses yeux sur lui, – lui qui adorait sa tendresse fraternelle, elle qui s’était attachée à son adoration. Quel infini d’émotion dans ces deux silences qui se confrontaient avec un certain enlacement; dans le double silence de ces deux êtres qui, je l’avais remarqué, ne se touchaient jamais, même du bout des doigts…

La jeune fille se redressa et dit, d’une voix mal assurée:

– Il est tard. Je vais dormir.

Elle se leva. La lampe, qu’elle posa sur la cheminée, éclaira la pièce.

Elle palpitait toute. Elle semblait au milieu d’un rêve, et ne pas savoir comment obéir à ce rêve.

Debout, elle éleva le bras et retira les peignes de ses cheveux; on vit ruisseler sa chevelure qui, dans la nuit, semblait éclairée par le couchant.

Il avait fait un mouvement brusque. Il la regardait surpris. Pas un mot.

Elle ôta une épingle d’or qui fermait le haut de son corsage, et un peu de sa gorge apparut.

– Que faites-vous, Anna, que faites-vous?

– Mais… je me déshabille…

Elle avait voulu dire cela d’un ton naturel; elle n’avait pas pu. Il répondit par une interjection inarticulée, un cri de son cœur touché à vif… La stupéfaction, le regret désespéré, et aussi l’éblouissement d’un inconcevable espoir l’agitaient, l’oppressaient.

– Vous êtes mon mari…

– Ah! dit-il, vous savez que je ne suis rien.

Il bégayait d’une voix faible et tragique des phrases hachées, des mots sans lien:

– … Mariés pour la forme… Je le savais, je le savais… formalité… nos conventions…

Elle s’était arrêtée. Sa main était posée demi-flottante vers son cou, comme une fleur au corsage.

Elle dit:

– Vous êtes mon mari, vous avez le droit de me voir.

Il ébaucha un geste… Elle reprit vite:

– Non… Non, ce n’est pas votre droit, c’est moi qui le veux.

Je commençais à comprendre à quel point elle essayait d’être bonne. Elle voulait donner à cet homme, au pauvre homme qui s’éteignait à ses pieds, une récompense digne d’elle. Elle voulait lui faire la charité, le don du spectacle d’elle.

Mais c’était plus difficile encore que cela: il ne fallait pas que cela semblât l’acquittement d’une dette: il n’aurait pas consenti, malgré la fête qui grandissait dans ses yeux. Il fallait qu’il crût simplement à un acte d’épouse volontiers accompli, à une libre caresse sur sa vie. Il fallait lui cacher, comme un vice, la répulsion et la souffrance. Et pressentant tout ce qu’elle aurait à dépenser de géniale délicatesse, et de force, pour maintenir le sacrifice, elle avait peur d’elle-même.

Il résistait:

– Non… Anna… Chère Anna… pensez…

Il allait dire: «Pensez à Michel.» Mais il n’eut pas la force d’exprimer en ce moment le seul argument décisif, il n’en eut pas la force, et murmura seulement:

– Vous!… Vous!

Elle répéta:

– Je le veux.

– Je ne veux pas, non, non…