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Même contraste chez l’homme : avec son visage aux traits rudes, tanné et recuit par les intempéries, il ne devait guère se distinguer des pêcheurs de cette côte sauvage mais son regard, sous le chaume grisonnant des cheveux trop longs, irradiait la lumière pure d’un ciel d’été. Un regard qui inspirait une immédiate confiance. Aussi, n’ayant aucune raison d’essayer de jouer au plus fin, Guillaume lui raconta les événements des derniers jours et la raison de sa présence à Vierville. L’abbé ayant, pour sa part, ramené la veille Bruslart des Saint-Marcouf savait déjà qu’il venait chercher le prince et qu’une cruelle déception attendait sa jeune femme. Ce qu’il désapprouvait d’ailleurs fermement :

— L’homme ne doit pas séparer ceux que Dieu à unis, déclara-t-il. Malheureusement la politique n’a rien d’humain avec sa manie de régenter, contre vents et marées, l’existence de gens de quelque importance. Au mépris de toute logique, on a encouragé cet enfant à venir, sans armes, sans assistance militaire et presque sans argent, souffler le feu chez un ennemi infiniment plus puissant que lui. Il s’est trouvé qu’il a pu rencontrer la jeune fille qu’il aimait et qui était pour beaucoup dans son désir de revoir la France. Tous deux s’aiment infiniment et moi je ne me suis pas senti le courage de leur refuser de vivre un vrai bonheur la tête haute. Qu’il ait au moins ça, ce malheureux garçon si cruellement éprouvé : la chaleur d’une femme dans sa vie errante ! Et voilà que, maintenant, la politique décide qu’il doit s’en séparer pour ne pas déplaire à une péronnelle anglaise titrée qui se verrait bien reine de France en exil ! Oh ! c’est indigne ! Indigne !

— Est-ce à dire, l’abbé, que vous me désapprouvez d’avoir accepté ce que m’a proposé Mme de Vaubadon au nom de ses amis ? fit Tremaine, soudain inquiet.

— Bien sûr que non ! Vous êtes père et je connais trop les Anglais pour ne pas les savoir capables de tout. Nous pensons tous deux qu’il arriverait malheur à cette mignonne si elle partait avec lui et c’est la raison pour laquelle je vais vous aider à lui faire ce chagrin, parce que c’est la seule façon de la sauver. Cependant, je prierai Dieu qu’il permette un jour la réunion de ces deux enfants. Mais vous devez avoir faim ?

— Nous ne voulons pas vous déranger. Il doit bien y avoir une auberge, ici.

— Oui, mais vous y détonneriez comme un coq chez des canards. Votre aspect est un peu trop remarquable, monsieur Tremaine, aussi vais-je vous garder ici jusqu’à ce soir. Il serait même souhaitable que votre fils aille chercher vos chevaux pour les mettre à l’écurie. Elle n’est pas grande mais elle suffira, ma monture à moi étant partie hier entre les jambes impatientes de M. de Bruslart.

Le repas, composé de « graisse de Cherbourg1 » et de fromage, accompagnés de pain croûteux fraîchement cuit, fut modeste mais excellent. L’appétit creusé par leur course, les deux voyageurs se régalèrent, puis, à l’invitation de l’abbé, ils s’établirent dans la chambre du prêtre, pour y prendre un peu de repos. La nuit à venir risquait, en effet, d’être longue et rude. La pièce était sans feu mais, enveloppés de leurs manteaux, ils s’endormirent rapidement. L’abbé, lui, resta dans la salle commune pour lire son bréviaire.

L’arrivée des Tremaine lui apportait un certain apaisement, calmait l’inquiétude qu’il ressentait depuis qu’à l’île du Large, il avait embarqué Bruslart, mis à terre quelques heures plus tôt par un canot de la frégate anglaise ancrée dans les brumes non loin des trois îlots dont se composaient les Saint-Marcouf. En dépit des rochers qui les entouraient, en effet, des bâtiments d’une certaine importance pouvaient approcher sans risque d’environ cent cinquante mètres. À condition de connaître les passes, bien entendu. Or, les nouvelles que Bruslart rapportait ne lui avaient pas plu. Elles rejoignaient trop celles entendues chez Mme Amfrye : la noblesse de la région, mal convaincue de la légitimité du prince, préférait garder espoir en celui qui se faisait appeler Louis XVIII. Depuis, l’abbé se tourmentait pour la belle jeune femme que l’on allait abandonner ainsi. Pas seule, bien sûr : Mme de Vaubadon serait là pour la recueillir, la ramener à Bayeux où Mme Amfrye, cette fois, se chargerait d’elle afin de mieux préserver sa réputation ; celle de la belle Charlotte n’étant pas des meilleures en dépit de son dévouement. En fait l’idée que la jeune « duchesse » allait pouvoir reprendre place au sein de sa famille soulageait beaucoup l’abbé Nicolas. Il aurait cependant préféré que son bateau à lui ne soit pas le théâtre de ce qu’il considérait comme une mauvaise action… Et puis, en mer, un accident est vite arrivé. Non, décidément, il n’aimait pas du tout le projet du chevalier de Bruslart, mais comment faire pour empêcher la jeune femme d’embarquer ?

Ce problème tourmentait aussi Guillaume et Arthur tandis que vers minuit – c’était l’heure de la marée – ils attendaient tapis dans la chambre obscure que le signal de l’arrivée des voyageurs soit frappé à la porte du prêtre. À présent que l’instant approchait le plan conçu pour l’enlèvement du prince leur semblait insensé, inutilement cruel et, tout à coup, Guillaume entendit :

— Si seulement nous pouvions trouver les rames, nous prendrions l’une des barques de la plage et nous les suivrions. Ce serait un jeu d’enfant pour nous.

Les ténèbres cachèrent son sourire : il éprouvait toujours une joie profonde à voir se manifester le courage de son fils. Il comprit qu’Arthur était prêt à tout et que lui-même ne pouvait le décevoir. De toute façon, il acceptait de moins en moins ce rôle d’observateur passif.

— Ce serait peut-être difficile ! Cependant sois en repos ! Je te promets de ne pas les laisser emmener Elisabeth. J’ai trop peur d’un accident !

— Si c’est vous qui l’empêchez de partir, elle vous détestera.

— J’aime mieux courir ce risque-là qu’aucun autre.

Il se tut brusquement. Des coups frappés sur le bois d’une porte par un poing vigoureux se faisaient entendre, des coups frappés selon le rythme annoncé par l’abbé.

— Chut ! Les voilà ! souffla-t-il.

L’oreille collée au vantail, ils retinrent leur souffle. Deux voix leur parvenaient : celle du prêtre et celle d’un autre homme, mais ils ne pouvaient entendre ce qu’elles disaient. Il y eut ensuite des raclements de pieds puis le bruit de la porte qui se refermait. En même temps le mince pinceau lumineux qui glissait sous la porte s’atténua considérablement : l’abbé avait dû souffler les chandelles. La salle, en effet, n’était plus éclairée que par le feu quand ils la traversèrent pour sortir à leur tour.

La lune en son dernier quartier éclairait d’autant moins que des nuages la couvraient la plupart du temps mais les deux Tremaine possédaient des yeux de chat. Ils aperçurent à quelque distance un groupe confus se dirigeant dans la direction indiquée par le curé : la pointe de la Percée, dans le voisinage immédiat de laquelle il laissait toujours son bateau. Le village, d’ailleurs, n’en était distant que d’une centaine de mètres. On n’entendait aucun bruit, sinon celui du ressac, le sol sableux étouffant les pas. Ce qui permit aux Tremaine de presser l’allure.

Bientôt ils distinguèrent cinq personnes : trois hommes et deux femmes. L’une d’elles semblait soutenue par sa compagne et le plus grand et le plus mince aussi des hommes, ce qui parut bizarre aux suiveurs. Ce ne pouvait être qu’Elisabeth et, pourtant, elle n’était pas de celles qui ont besoin d’appui : qu’elle marchât au bras de son époux, rien de plus naturel, mais pourquoi Mme de Vaubadon – c’était elle sans doute ! – l’étayait-elle de l’autre côté ? Était-elle souffrante tout à coup ? Guillaume retint une exclamation d’inquiétude : là-bas, la femme venait de trébucher. Elle fut tombée sans ses compagnons et d’un seul coup l’inquiétude devint une angoisse qu’Arthur traduisit aussitôt :