— On ne lui aurait pas fait boire quelque chose pour l’endormir à moitié ? murmura-t-il. Elle se portait à merveille quand je l’ai vue hier.
— S’ils ont fait ça…
Le groupe descendait à présent vers les rochers qui formaient une petite crique au bout de cette grève lugubre. L’abbé avait dit que son bateau attendait là tourné vers le large, près de grosses pierres formant embarcadère. Il faisait vraiment froid à présent et, bien qu’on ne fût pas encore à la mi-décembre, le ciel tout à coup fit voltiger des mouches blanches sur l’eau couleur d’ardoise.
— La neige à présent, mâchonna Guillaume. Il ne nous manquait plus que ça !
D’un même mouvement, son fils et lui s’élancèrent pour s’abriter derrière les roches et approcher suffisamment afin de pouvoir intervenir facilement et surtout entendre ce qui se dirait : l’endroit était tellement désert qu’il était bien inutile de chuchoter.
— Curieux ! souffla Arthur. On dirait qu’ils attendent quelque chose ou quelqu’un.
— Plutôt quelqu’un : je ne vois pas Sainte-Aline, souffla Guillaume qui distinguait assez bien les personnages à présent, grâce au croissant lunaire momentanément dégagé. C’est le mentor du prince… ce grand jeune homme sur qui s’appuie Elisabeth.
— J’aurais deviné tout seul ! grogna le frère, furieux de constater l’extrême harmonie de ce couple juvénile et la tendresse avec laquelle Louis-Charles enveloppait sa compagne d’un pan de son propre manteau pour l’abriter encore mieux.
La tête de la jeune femme reposait sur l’épaule de son époux qui, à cet instant, posait ses lèvres sur le front découvert par le capuchon.
Guillaume ne releva pas l’insolence, occupé qu’il était à observer le seul personnage qu’il ne connaissait pas : un homme barbu, assez court de taille mais solidement charpenté et qui portait sur lui tout un arsenal de pistolets et de poignards. Sans aucun doute le fameux Bruslart. Il discutait avec l’abbé, trop bas pour qu’on pût surprendre leurs paroles, mais assez véhémentement pour laisser supposer un désaccord. Et soudain Guillaume entendit :
— C’est de la folie ! Madame la duchesse est malade ! En l’embarquant vous la condamnez au supplice.
— Dites que je m’y condamne moi-même, l’abbé ! coupa Elisabeth. Même si j’étais mourante, je suivrais mon époux. Et ce n’est qu’un malaise.
La discussion s’arrêta là : venant du chemin côtier deux hommes arrivaient, traînant après eux un troisième qui se débattait sans pouvoir leur échapper : Sainte-Aline et une espèce de rustre taillé comme une armoire, qui devait être son valet à tout faire. Guillaume reconnut tout de suite le prisonnier dont la barbe et la moustache postiches avaient dû s’évanouir dans la bagarre :
— Sacrebleu ! Ils ont pris Victor Guimard ! Cet imbécile a dû les suivre.
— Vous êtes sûr que c’est lui ? fit Arthur.
— Tout à fait. Tu l’as connu avec des postiches, mais regarde mieux !
— Vous ne croyez pas qu’on aurait mieux fait de l’emmener ? Après tout, il pouvait nous être utile…
— Je t’ai dit mes raisons mais, chut ! Écoutons !
En effet, ses deux gardiens venaient de jeter Guimard aux pieds de Bruslart, le nez dans le sable, en déclarant que c’était un espion.
— Il nous suit depuis Bayeux, dit Sainte-Aline, mais j’ai préféré le laisser venir jusqu’ici, sachant bien qu’il serait plus facile d’en disposer dans ce coin désert.
En dépit de sa situation précaire, le policier tentait cependant se défendre :
— Vous êtes fou, mon bonhomme ! On a tout le même bien le droit d’aller de Bayeux à Vierville ? Le chemin n’est pas à vous tout seul… ou alors, c’est que vous êtes des brigands ! Prenez ma bourse et laissez-moi tranquille !
— Nous n’avons que faire de votre argent. Qui êtes-vous ?
— Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? Vous êtes en force et je suis tout seul, alors qu’attendez-vous de moi ?
— La vérité. Pourquoi nous suiviez-vous ?
— Encore une fois, je ne vous suivais pas, mais il est probable que je perds mon temps à vous le répéter.
— Justement, vous n’en avez plus beaucoup, de temps, alors dépêchons ! Si vous ne répondez pas, je vous abats sur-le-champ.
Une arme, dirigée contre le tempe de Guimard, venait d’apparaître au poing de Sainte-Aline, suscitant aussitôt la protestation du prince :
— Rangez ça, baron ! Je n’admettrai jamais que l’on tue un homme de sang-froid.
— Même un suppôt de Fouché, et je parierais que c’en est un ? Le laisser derrière nous, c’est risquer beaucoup.
— Je préfère risquer plus encore ! Ficelez cet homme, bâillonnez-le et abandonnez-le dans quelque coin. Avant une heure nous serons hors d’atteinte.
Du bout de son arme, le baron adressa au prince un salut dérisoire :
— Votre sécurité avant tout ! Je me considère responsable de vous et vous obéirai mieux quand nous serons loin.
Le pistolet redevenant menaçant, Louis-Charles allait s’élancer au risque de se faire blesser quand une voix froide se fit entendre :
— Baissez ce pistolet, baron ! Si vous tirez, je vous loge une balle en pleine tête et, soyez-en certain, je tire juste ! Vous serez mort avant d’avoir eu le temps de dire ouf !
Quittant son abri rocheux, Tremaine s’avança calmement, une arme à chaque poing.
— Quel luxe de précautions, ricana Sainte-Aline. Je n’ai qu’une tête à vous offrir et si vous êtes si habile…
— Je le suis, fit Guillaume, gravement. Mais M. de Bruslart ici présent pourrait être tenté de vous prêter main-forte.
Un glapissement alourdi de sable se fit entendre, poussé par Guimard.
— Bruslart ? Vous avez dit Bruslart ? Dieu du Ciel ! Dire que je n’en savais rien et que j’aurais pu débarrasser le Premier Consul de ce furoncle enragé !
— Remettez-vous, baron ! fit Guillaume avec indulgence. Vous aurez votre chance plus tard.
Pendant cet échange de civilités, Sainte-Aline détourna vivement son pistolet pour viser Guillaume mais, cette fois, le prince s’élança, dévia le coup qui alla se perdre dans la mer. Le double cri des deux femmes lui fit écho.
— En voilà assez, Sainte-Aline ! gronda le prince. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas de sang ! Si vous tuez mon beau-père, je ne vous pardonnerai jamais… Faites ce que je vous ai ordonné. Ficelez cet homme et qu’on en finisse ! La marée n’attend pas.
Sûr d’être obéi cette fois, il retourna vers sa jeune femme que Mme de Vaubadon venait de faire asseoir sur une roche habillée d’algues avant de lui donner à respirer un flacon : elle était en effet en train de s’évanouir. Cependant, elle repoussa les sels d’alcali, tendant vers Tremaine une main qui l’appelait.
— Père ! balbutia-t-elle. Que faites-vous ici ? Pourquoi êtes-vous venu ? Arthur ne m’avait pas dit…
— Je ne savais pas qu’il m’avait suivi, répondit l’interpellé qui, armé lui aussi, ne quittait des yeux ni Sainte-Aline ni Bruslart. Je l’ai trouvé dans ma chambre en rentrant à l’hôtel hier soir.
Devant l’attitude résolue de son fils, Tremaine abaissa un peu ses pistolets pour s’approcher de sa fille.
— Hier je venais chercher Arthur, mais ce soir c’est toi que je veux emmener. Tu es malade, Elisabeth ! Tu ne peux pas partir.