— Elle est toute froide ! Que lui a-t-on fait chez vous ? Elle se portait à merveille quand je l’ai quittée hier soir.
— Je vous jure que je n’en sais rien ! Elle allait au mieux jusqu’à ce que nous montions dans la voiture qui nous emmenait rejoidre le chevalier sur la route de Vierville. M. de Sainte-Aline nous accompagnait. Quant au prince et au valet du baron, ils étaient partis à pied deux heures avant nous, comme des visiteurs. Nous les avons repris dans une chapelle de campagne… Elle s’est sentie tout à coup somnolente, un peu nauséeuse.
Guimard, qui avait suivi Arthur, interrogea brutalement :
— Elle a mangé quelque chose avant de partir ?
— Nous n’avions faim ni l’une ni l’autre. Cependant, nous avons pris une collation. M. de Sainte-Aline a insisté dans ce sens pour que nous ne risquions pas une faiblesse…
— C’est un succès ! Votre Sainte-Aline ne me dit rien qui vaille : il ne lui aurait pas fait avaler une drogue quelconque ?
— Une drogue ? Mais pourquoi ?
— Pour rendre la séparation plus facile ! gronda Guillaume qui essayait de ranimer sa fille en frappant de petites tapes sèches sur ses joues. Ou peut-être pour pouvoir la jeter à l’eau plus commodément ! Donnez-moi donc votre flacon de sels !
— Nous la transporterons au presbytère, coupa l’abbé Nicolas. Je vais chercher un brancard. Venez avec moi, vous ! ajouta-t-il en tirant Guimard par la manche. Je ne sais pas qui vous êtes au juste, mais vous avez l’air solide.
— Assez solide pour l’emporter sans l’aide de personne.
Il voulut se pencher pour enlever Elisabeth dans ses bras, mais Guillaume s’y opposa ;
— Non. Elle semble avoir peine à respirer. Mieux vaut l’emmener étendue. Faites vite !
Les deux hommes prirent leur course en direction de l’église et n’échangèrent pas un mot pendant le trajet mais, à peine rentré chez lui, l’abbé Nicolas ouvrit un placard, y prit un fusil et coucha en joue Victor stupéfait.
— Et maintenant, mon garçon, dites-moi un peu qui vous êtes ! Vous ne m’avez pas l’air très catholique !
— Je le suis presque autant que vous. Qu’est-ce qui peut vous faire croire le contraire ?
— De petits détails ! Certes, M. Tremaine a l’air de vous connaître : il vous appelle baron et son fils coupe vos liens pendant qu’on a le dos tourné, mais on vous a tout de même bien pris en flagrant délit d’espionnage et, en outre, j’ai tendance à trouver bizarre un homme qui traite M. de Bruslart de furoncle enragé, mais qui semble vénérer ce chenapan de Buonaparte. Alors, expliquez !
— Que lui reprochez-vous, à « Buonaparte », comme vous dites ? C’est tout de même lui qui a signé le Concordat avec Rome, ramené la religion, les prêtres, les prières, les cloches et tout ce qui s’en suit ! Il mérite peut-être un peu plus de reconnaissance ?
— C’est une opinion défendable mais ça ne répond pas à ma question : qui êtes-vous ? Je la pose pour la dernière fois !
— Après vous tirez ? Eh bien ! tirez donc ! soupira le jeune homme en s’agenouillant auprès du feu pour le ranimer. Un beau gibier à inscrire à votre tableau de chasse, mais si ça peut vous faire plaisir… Voilà : je suis policier.
— Vous êtes… et vous osez le dire ?
— Pourquoi pas ? C’est aussi honorable qu’un gendarme et, depuis que je suis dans le pays, je n’ai pas remarqué qu’on les traite en pestiférés. Cela dit, je m’appelle Victor Guimard grâce à ma mère, baron de Clacy par mon père et suis policier par vocation ! Quant à mes relations avec la famille Tremaine, je vais me faire un plaisir de vous les raconter. Vous n’aurez plus qu’à vérifier auprès des intéressés.
Possédant un certain génie du raccourci, Guimard ne prit pas beaucoup de temps pour mener à bien son récit. Cependant, quand il l’acheva, l’abbé avait reposé sa pétoire depuis un moment, sorti le brancard dont il s’était servi bien souvent durant la guerre des haies, installé dessus une couverture et un coussin de paille, poussé le garçon dehors et repris avec lui le chemin de la grève. Aux derniers mots, il se permit même un petit rire :
— Un argousin amoureux ! J’aurai tout entendu ! Et maintenant, que comptez-vous faire ? Retourner chez Fouché pour lui expliquer comment vous avez laissé Bruslart vous filer entre les doigts ?
— Un peu de charité chrétienne, l’abbé ! Je ne m’en consolerai jamais. Cependant je vais vous faire une promesse : de cet instant, j’oublie que je l’ai vu et que je sais par où il passe pour aller ou venir des Saint-Marcouf. Vous avez ma parole d’honneur ! Il se rend assez souvent à Paris pour que j’arrive à l’attraper un jour ou l’autre. Vous non plus, d’ailleurs, je ne vous connais pas !
— Que ça ne vous empêche pas de me demander un coup de cidre quand vous passerez dans la région, fit l’abbé avec une soudaine gentillesse. Parce que j’ai idée que vous prendrez de temps en temps le chemin de Saint-Vaast.
— Pour la revoir ? Oui, je suppose que j’aurai du mal à m’en empêcher. Elle a changé tant de choses dans ma vie !… Mais en rentrant à Paris, je vais d’abord faire en sorte que Fouché la laisse tranquille !…
Tandis que tous deux parcouraient de nouveau le village sans éveiller pourtant l’attention de qui que ce soit, sans qu’un volet s’ouvrît ou qu’un pêcheur descendît vers la plage, Guimard s’étonna de l’absolu silence qui régnait :
— Toutes ces maisons doivent être vides, conclut-il.
— Pas le moins du monde, seulement mes paroissiens m’aiment bien. Si je demande que, certaines nuits, personne ne bouge de chez soi, ils l’acceptent bien volontiers. Il est vrai que ce n’est pas fréquent.
— Tous sont donc royalistes ?
— Ils n’ont aucune raison d’être autre chose. La Révolution ne leur a fait que du mal et ils n’attendent rien de bon de ce Corse qui est en train de devenir un usurpateur.
Curieux pays, décidément ! Ainsi, comme à Bayeux où, dans les rues mornes à l’ombre de l’imposante cathédrale, se jouait secrètement, entre gens pieux, le drame continuel où chacun risquait sa vie pour une cause royale perdue d’avance, les paysans refusaient d’ouvrir les yeux sur l’avenir par simple haine de ce Premier Consul qu’ils devaient assimiler à Robespierre et sa clique… Que pouvaient-ils penser d’autre, d’ailleurs, quand leur pasteur, cependant intelligent et de cœur généreux, s’obstinait à voir en lui une espère d’Antéchrist ?
Une demi-heure plus tard, Elisabeth, ranimée, réchauffée par un bol de cidre bouillant et une brique chaude sous les pieds, s’endormait dans le lit de l’abbé Nicolas tandis que son père et son frère s’installaient autour de la cheminée pour achever la nuit, et que Mme de Vaubadon et Guimard repartaient pour Bayeux dans la voiture de la jeune femme, laissée dans le parc, redevenu à demi sauvage, du château de Vierville. Bien muni d’argent par Tremaine, le policier devait revenir dans la journée avec une berline et des chevaux de poste destinés à ramener Elisabeth ; commission dont il se chargeait avec enthousiasme depuis que Guillaume l’avait prié de bien vouloir différer son retour à Paris pour les accompagner à Saint-Vaast. Il était devenu rouge de joie en entendant le maître des Treize Vents lui déclarer :
— Arthur et moi sommes « montés » tous les deux et je ne veux pas que ma fille soit seule pendant le voyage. Si vous y consentiez, Arthur pourrait prendre place auprès d’elle et vous passer son cheval. Nous aimerions vous recevoir chez nous quelques jours. Je crois que vous méritez bien le titre d’ami à présent !
Que le jour fût triste, gris jaunâtre et vaguement neigeux n’avait que peu d’importance : le jeune homme le voyait à travers sa joie, illuminé par les chauds rayons de son amour.