L’infortuné ingénieur continua de regarder Rodis de ses yeux étonnés.
« Le regard de l’idéaliste » pensa Rodis, comparant ce regard aux regards fuyants des « porte-serpent » ou à celui, cruel et insistant, des gardes « violets ». Elle fit le signal convenu.
Grif Rift brancha la liaison de retour.
— Tael, dit Rodis, en montrant Rift et Saïn sur l’image stéréoscopique, faites connaissance avec vos confrères de l’astronef, mais parlez lentement, car ils ont une pratique insuffisante de la langue de Ian-Iah.
Les astronavigants aimèrent ce Tormansien nerveux qui ne cachait aucune arrière-pensée.
Faï Rodis marcha lentement près de la corbeille de fleurs, laissant Tael bavarder avec ses amis.
— Pouvez-vous combler le fossé de notre ignorance ? Pouvez-vous nous montrer la Terre, les planètes des autres étoiles et les plus hautes réalisations de leurs civilisations ? demanda l’ingénieur tout excité.
— Tout ce que nous-mêmes connaissons, lui affirma Rift. Mais il existe encore dans l’univers tant de phénomènes devant lesquels nous sommes comme des enfants qui ne savent pas encore lire.
— Si nous avions, ne serait-ce que le dixième de vos connaissances, dit l’ingénieur Tael en souriant, je dis bien nous, car il y a beaucoup de gens sur la planète Ian-Iah plus dignes que moi de faire votre connaissance ! Mais comment arranger cela ? Il n’y a pas moyen d’accéder à ce palais.
— On peut, dit Faï Rodis, projeter des films et parler à environ un millier de personnes, près de l’astronef.
— Et assurer leur protection, ajouta Sol Saïn.
Ils se mirent à discuter du projet. Rodis ne participa pas à la discussion.
Grif Rift regarda sa silhouette noire, debout, un peu à l’écart, près d’une sculpture aux contours bizarres placée au croisement de deux allées.
— Comme toujours, la plus grande difficulté n’est pas d’ordre technique, mais concerne les gens, résuma Grif Rift. Il semble que vous ne sachiez pas distinguer la structure psychique de l’homme d’après son apparence extérieure.
— Vous aviez prévu cela en parlant de l’indicateur d’hostilité, rappela Sol Saïn.
— Tant qu’il n’existe pas, je ne peux me fier qu’à mon intuition !
Faï Rodis s’approcha et dit :
— Ce sera à nous de remplir ce rôle, jusqu’à ce que le psycho-indicateur soit mis au point. Evisa, Vir et moi qui avons une plus grande pratique, ferons le tri parmi les connaissances et amis de Tael qui formeront le premier auditoire.
Lorsque, dans la cabine de l’astronef, eut disparu l’image du jardin, Sol Saïn dit :
— Tout cela rappelle la légende de Iolante, mais à l’envers.
— À l’envers ? dit Rift sans comprendre.
— Vous souvenez-vous de la légende de la jeune fille aveugle qui ne comprenait pas qu’elle était aveugle, jusqu’à ce qu’apparût devant elle un chevalier ? C’est la même chose ici… Le jardin interdit, l’homme aveuglé par l’ignorance et le chevalier venu du vaste monde, à ceci près qu’il a les traits d’une femme. Et il porte même une cuirasse…
Grif Rift eut un sourire avare et ses doigts frappèrent légèrement le pupitre.
— Toujours la même et unique question : la connaissance apporte-t-elle le bonheur ou bien vaut-il mieux être d’une ignorance totale, mais rester en accord avec la nature, la vie fruste, les chansons simples ?
— Rift, où avez-vous vu une vie simple ? Elle n’est simple que dans les contes. Pour celui qui pense, la seule issue a toujours été la connaissance de la nécessité qu’il faut vaincre pour détruire l’inferno. La seule autre voie possible doit passer par la destruction de la pensée, le massacre des lettrés, la transformation totale de l’homme en bête. On a le choix entre rester tout en bas, et c’est l’esclavage, ou aller en haut et c’est un travail incessant de création et de connaissance.
— Vous avez raison, Sol. Mais comment peut-on les aider ?
— Par le savoir. Seuls ceux qui savent peuvent choisir leur voie. Eux seuls peuvent construire des systèmes qui protègent la société et permettent d’éviter le despotisme et le mensonge. Nous avons devant nous le résultat de l’ignorance. Nous sommes sur une planète saccagée sur laquelle la structure sociale ne permet qu’à un vingtième de la population de recevoir de l’instruction, tandis que les autres vantent le charme de la mort précoce. Mais trêve de discours. Je vais disparaître pendant quelques jours et réfléchir à l’indicateur. Transmettez l’ensemble des informations à Menta Kor.
Sol Saïn sortit. La longue nuit de Tormans s’écoula lentement. Grif Rift réfléchissait : n’y avait-il pas dans leur décision d’aider les habitants de Tormans une ingérence dans la vie d’autrui, ingérence interdite et criminelle, car les représentants d’une civilisation supérieure pouvaient causer un tort terrible au processus normal de développement historique en ne comprenant pas les lois de cette vie ? Les légendes sur les envoyés de Satan, esprits des Ténèbres et du Mal, traduisirent ces ingérences auprès de l’humanité de quelques planètes.
Rift se mit à aller et venir dans sa cabine, regardant avec inquiétude les sept lumières vertes, comme pour leur demander une réponse. Il voulut demander l’avis de Faï Rodis, mais n’y parvint pas. C’était elle qui leur avait fait connaître un Tormansien de rang inférieur. Elle avait choisi le moment propice pour une discussion qui montra clairement aux Terriens le décalage criminel de l’information.
Le droit de chaque homme à la connaissance et à la beauté était indiscutable. Ils ne détruiront pas le développement historique en réunissant les fils conducteurs qui s’étaient rompus. Au contraire, ils rétabliront le courant cruellement interrompu du processus historique et le remettront dans le droit chemin. Sauver un seul homme est déjà un grand bonheur. Quelle sera alors leur joie s’ils réussissent à aider une planète entière !
Et dans le silence absolu de la nuit, le commandant du vaisseau crut entendre la voix de Faï Rodis qui lui disait, fermement et clairement : « Oui, mon cher Rift, oui ! »
Vêtus de leurs légers scaphandres de secours, Neïa Holly, Grif Rift et Div Simbel se tenaient dans la coupole de l’astronef. Bien au-dessus d’eux, un ballon blanc, protégé du vent par une turbine qui grondait faiblement, brillait, grâce aux miroirs de son périscope électronique. Div Simbel découvrit dans ses moindres détails le terrain entourant l’astronef. Le pilote leva la main et Grif Rift tourna les objectifs à grand angle du télémètre-stéréotélescope dans la direction prévue, vers le limbe. Tous les Terriens, qui, à tour de rôle, regardèrent dans la lunette, approuvèrent le choix de l’ingénieur pilote.
Parmi les ravins stériles de terre brunâtre, enfoncés dans la boue des collines jaunes du littoral, il y avait une combe en forme de cirque, abruptement limitée par des aspérités faites de couches sablonneuses renversées. La partie de la zone côtière tournée vers l’astronef était découpée en un ravin profond qui protégeait la combe du vent. Un épais maquis de broussailles descendait du flanc de la colline exposé à la mer jusqu’à l’eau elle-même.