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— Je peux, moi aussi, vous tuer en un clin d’œil.

Rodis haussa les épaules, geste de mépris tout à fait féminin.

— Dans ce cas, le commandant de notre astronef a promis de détruire la planète Ian-Iah sur une profondeur de un kilomètre.

— Mais vous ne commettrez pas de meurtres ! D’ailleurs, vous le leur interdirez !

— Je ne serai pas vivante, sourit Rodis, et c’est lui qui commande !

L’air pensif, Tchoïo Tchagass frappa la table de ses doigts et, comme pour lui répondre, on entendit tinter doucement une clochette invisible. À l’inquiétude du Président du Conseil des Quatre, Rodis comprit que le signal annonçait quelque chose de très grave. Elle se leva, mais le souverain, regardant un appareil qu’une paroi de bois sculpté dissimulait à Rodis, lui indiqua d’un geste autoritaire le fauteuil…

— Votre vaisseau vous lance un appel. Un astronef s’approche de Ian-Iah. Vient-il de la Terre ?

— Oh, non ! s’écria Rodis avec une telle assurance, que le souverain la regarda avec méfiance. Je ne l’attends pas si tôt, ajouta-t-elle en comprenant ses pensées.

— Mais pouvez-vous entrer en liaison avec les nouveaux arrivants ?

— Certainement, si leur planète appartient au Grand Anneau.

— Je veux y assister.

Rodis connaissait suffisamment les mœurs de Tormans : il ne fallait pas inviter le souverain ni chez soi, ni ailleurs et on ne venait que sur sa demande.

Vir Norine accourut avec deux SVP. Dans la chambre verte, apparut, avec une présence qui frappa les Tormansiens, la cabine de « La Flamme sombre » avec ses astronavigants réunis en hâte. Olla Dez manipula le sélecteur d’onde. Les signaux du vaisseau en train de s’approcher n’appartenaient pas au spectre du Grand Anneau. Aussi, Olla Dez tira-t-elle vers elle une manette noire située sur la partie supérieure du pupitre et appuya simultanément son pied sur une pédale rouge, branchant aussi la machine à mémoire et la calculatrice afin de calculer le spectre insolite de l’émission.

La cabine se remplit du son long et tremblant de l’onde porteuse non accordée. Sur le grand écran de la cabine de l’astronef, des fragments d’images scintillèrent, se formant et se dissipant. Tchoïo Tchagass ferma les yeux pour ne pas céder au vertige. Le scintillement diminua, des parties de l’image fragmentée se fixèrent sur l’écran, comme prises dans un filet. Ces fragments finirent par composer l’image d’un vaisseau extraordinaire. Il comportait quatre plans faits de quelques couches de tuyères énormes qui se croisaient en un gigantesque cylindre longitudinal, comme quatre orgues à musique réunies en une croix falciforme. Une flamme pâle brûlait dans les tuyères entourant d’un anneau tout l’environnement.

L’image de l’astronef grandit, engloutit l’écran tout entier, se fondit en lui. Il ne resta plus que le rebord falciforme du cylindre longitudinal se détachant sur la noirceur insondable du cosmos. De la cavité en forme de croissant, surgissaient et disparaissaient à l’avant des signaux lumineux semblables à des huit. Ils suivaient alternativement une orientation tantôt verticale, tantôt horizontale, avançant tantôt en groupes séparés, tantôt en chaîne continue. La vision ne dura que quelques minutes et fut remplacée par l’image de l’installation intérieure du vaisseau. Trois surfaces se croisaient sous différents angles : l’architecture étrangère se distinguait mal dans l’objectif de l’appareil.

Six silhouettes immobiles attirèrent l’attention. Elles étaient enfoncées dans des sièges profonds, face à un mur incliné, triangulaire, luisant comme un miroir noir. Une lumière pâle d’un mauve argenté ondulait sur les lattes en biais du plafond. Le mobilier s’enfonçait dans les ténèbres ou se trouvait sous une lumière aveuglante, sans ombre ni gradation. L’ondoiement de l’éclairage empêcha l’examen des détails.

Les six silhouettes, d’apparence humaine, étaient assises immobiles. Elles étaient vêtues de manteaux sombres aux capuchons pointus qui cachaient les visages de ces êtres mystérieux !

Les Terriens ne purent évaluer les dimensions du vaisseau. Aucun élément de comparaison connu, même approximatif, n’apparut sur l’écran. Les rares explosions de lumière, les sombres silhouettes figées, les soutènements de la coque bizarrement cassés et déjetés, tout cela donnait une impression d’accablement. Une force incompréhensible émanait des profondeurs de l’univers. Le vaisseau, de toute évidence, approchait. Une vibration plaintive et insistante se fit entendre, analogue au bruit d’un métal arraché. Ce bruit s’atténuant et renaissant avec une force nouvelle à chaque explosion lumineuse, provoqua chez les personnes présentes une répulsion inexplicable.

Toute tremblante – mais incapable d’exprimer ses sensations présentes –, Olla Dez diminua le fonds sonore et brancha l’émetteur de « La Flamme sombre ». En quelques secondes, les machines définirent leur objectif et dirigèrent leurs rayons vers lui en répétant l’indicatif du Grand Anneau, connu dans toute la Galaxie.

Aucun changement ne se manifesta dans la transmission de l’astronef étranger : mêmes explosions argentées, même silhouettes immobiles, assises, aux capuchons énigmatiques.

Olla Dez amplifia l’indicatif en utilisant la même onde que celle utilisée par l’astronef inconnu. Une petite colonne de flamme bleue – l’indicateur de la puissance en cascade – s’éleva jusqu’à l’extrémité de la tuyère. Olla Dez ouvrit le canal phonique et le diminua aussitôt au minimum car son gémissement plaintif était insupportable.

« La Flamme sombre » continua ses appels, en changeant de code. Le gémissement faiblit graduellement. Il devint évident que le vaisseau étranger s’éloignait sans avoir prêté attention aux signaux. Quelques temps encore on vit sur l’écran la silhouette à quatre crêtes du vaisseau, puis elle se fondit dans l’obscurité du cosmos.

Avec un son joyeux, une chaîne de chiffres parcourut la rangée des index du radar principal.

— Cap 336-11, sur le limbe nord de la Galaxie, 4e niveau, vitesse 0,88, transmit Div Simbel.

— Il traverse la Galaxie, près de La Chevelure de Bérénice, au-dessus du niveau des concentrations essentielles.

— Le fait qu’il se déplace dans l’espace ordinaire est curieux. Sa vitesse n’est pas grande. Il aurait fallu plus de cent mille années terrestres pour se croiser, rappela à haute voix Vir Norine depuis le palais du souverain.

Surpris, Tchoïo Tchagass et quelques dignitaires présents se tournèrent brusquement vers lui.

— Est-ce que ceux qui sont dans le vaisseau sont vivants ? dit Menta Kor, posant la question qui troublait tous les astronavigants.

— L’astronef pourra errer éternellement ? interrogea Tchoïo Tchagass en se tournant vers Faï Rodis.

Menta Kor répondit à sa place :

— Tant que ne sera pas épuisée la réserve d’énergie des dispositifs automatiques de régulation du cap, l’astronef est invulnérable, et même après, dans la zone peu fréquentée du 4e niveau, les chances de rencontre avec un amas de matière sont si insignifiantes qu’il peut traverser toute la Galaxie et continuer ainsi pendant plus d’un million d’années.

— Un million d’années, prononça lentement Tchoïo Tchagass, puis, se ravisant, il fronça les sourcils : « Est-ce que sur la Terre, on tolère que l’on vous réponde si vous n’avez pas été interrogée ? – dit-il d’un ton menaçant en regardant uniquement Rodis – et cela en présence de personnes plus âgées ? »

— C’est toléré, répondit Rodis, si la conversation a lieu entre plusieurs personnes, celui qui a formulé la réponse précédente, répond. L’ancienneté ne joue pas. Je veux parler de l’âge.

— Et le titre ne signifie rien non plus ?