Un grand savant, trente ans après avoir atteint l’apogée de son activité, deviendra conservateur et sera irrémédiablement dépassé par son époque. Lui-même ne le comprendra pas, parce que son cerveau est construit à l’unisson du monde resté en arrière et déjà dans le passé.
— Mais on peut modeler de nouvelles conditions, les intensifier…
— Pendant que vous les modelez, le conditionnement du cerveau et les conditions du milieu s’écartent encore plus. La noosphère, c’est-à-dire l’environnement psychique de l’homme, modifie à une vitesse incomparable la transformation biologique.
— Nous n’avons pas élaboré de théorie, mais nous avons lutté avec la mort, et nous avons atteint expérimentalement de nouvelles possibilités de prolonger la vie.
— Ce qui a augmenté de façon colossale les crimes contre la nature et multiplié les tourments subis par l’homme ! En outre, plusieurs découvertes ont été plus nuisibles à l’homme qu’utiles : on a appris à des hommes politiques qui étaient des bandits – les fascistes – à briser l’homme psychiquement et à le transformer en bétail soumis. Si on calcule le nombre d’animaux torturés pour ces expériences, de malades martyrisés par vos opérations, alors votre empirisme sera jugé sévèrement. Dans l’histoire de notre médecine et de notre biologie, il y a eu aussi des périodes honteuses, où l’on se souciait peu de la vie. Chaque écolier pouvait disséquer une grenouille vivante, et tout étudiant à demi-ignorant, un chien ou un chat. Tout est une question de mesure. Si on dépasse les limites, alors le médecin deviendra un boucher ou un empoisonneur, l’étudiant, un meurtrier. Si on n’atteint pas la limite requise, le médecin n’est plus qu’un rond-de-cuir ignorant ou un faiseur de projets. Mais les plus dangereux sont les fanatiques, prêts à découper les gens en morceaux, sans même parler des animaux, pour accomplir une opération extraordinaire, remplacer l’irremplaçable, sans comprendre que l’homme n’est pas un mécanisme fait de pièces de rechange standard, que son cœur n’est pas seulement une pompe et que le cerveau n’est pas l’homme à lui tout seul. Cette conception a causé beaucoup de tort en son temps chez nous et je vois qu’elle fleurit sur votre planète. Vous faites des expériences au hasard sur des animaux, en oubliant que, seule, une extrême nécessité peut, dans une certaine mesure, justifier les tortures des espèces animales supérieures, aussi sensibles aux souffrances que les hommes, aussi désarmées que vos « curables » dans les hôpitaux. J’ai vu les laboratoires expérimentaux des trois instituts de la capitale. La somme de souffrances qui y est renfermée ne peut justifier les résultats insignifiants…
Le médecin-chef tira Evisa par le bras, lui faisant quitter le sentier. Ils se trouvèrent derrière un buisson touffu.
— Baissez-vous, vite ! murmura le Tormansien sur un ton si impérieux qu’Evisa obéit.
Quelques hommes sortirent par le portail traînant devant eux un homme obèse au visage gris et aux yeux exorbités, à bout de forces. Titubant, il s’arrêta. L’un de ses poursuivants le frappa du poing au visage et le gros homme se plia en deux. Un autre donna des coups de pied à la victime qui fut ensuite piétinée par ses poursuivants.
Evisa se dégagea et courut à l’endroit du règlement de comptes en criant :
— Arrêtez, cessez !
Un étonnement infini marqua les visages féroces. Les poings se desserrèrent, l’ombre d’un sourire passa sur leurs lèvres tordues. Dans le silence qui régna, on entendit uniquement les sanglots de la victime.
— Comment pouvez-vous vous mettre à six – et des jeunes encore ! – pour frapper un homme seul, gros et âgé. N’avez-vous pas honte de ce que vous faites !
Un homme robuste en chemise bleue se pencha et montra Evisa du doigt.
— Par le Grand Serpent ! Comment n’ai-je pas compris ! Tu viens bien de la Terre ?
— Oui, répondit Evisa, s’agenouillant pour examiner le blessé.
— Laisse cette ordure ! C’est un sale type ! Nous lui avons juste donné une petite leçon.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est un écrivaillon. Ces maudits larbins d’écrivains imaginent des fables sur notre vie, mélangent les histoires, montrent la grandeur et la sagesse de ceux qui leur permettent de vivre un peu plus longtemps et qui les paient bien. Pour une seule phrase de leurs écrits qui plaît aux souverains, nous devons tous payer. C’est trop peu de les battre, il faut les tuer !
— Attendez, s’écria Evisa. Peut-être n’est-il pas tellement coupable. Vous ne vous souciez pas ici de ce qui est exactement écrit ou dit. Les écrivains aussi ne pensent pas aux conséquences d’une ironie, d’une phrase à effet, pas plus que les savants ne pensent aux sombres conséquences qu’entraînent leurs découvertes. Ils se dépêchent d’informer le monde au plus vite et ressemblent aux coqs qui crient à qui mieux mieux.
Le meneur eut un large sourire sympathique.
— Intelligente, la Terrienne ! Seulement tu as tort : eux savent qu’ils mentent. Ils sont pires que les filles qui vous emmènent dans les jardins pour de l’argent. Elles ne font que se donner, alors qu’eux nous donnent tous ! Je les hais ! Il cracha sur sa victime qui s’éloignait à quatre pattes.
— Arrête, malheureux ! Evisa protégea l’écrivain de son corps.
— Par le Serpent-Éclair ! Tu ne comprends rien ! dit le chef en fronçant les sourcils, ce sont eux qui sont malheureux, et pas nous. Nous quittons la vie pleins de vigueur, ignorant la maladie, la peur et sans nous soucier de rien. Qu’est-ce qui peut nous faire peur, puisque, de toute façon, la mort est proche ? Tandis que les « Cvil » tremblent éternellement, ils craignent la mort et une vie longue avec ses maladies inévitables. Ils craignent de déplaire aux « porte-serpent », de prononcer une parole contre le pouvoir et d’être transformés en « Cvic » et conduits au Temple de la Mort Douce. Ils ont peur de perdre leurs menus privilèges – nourriture, logement, vêtements.
— Donc, il faut les plaindre.
— Manquerait plus que ça ! Sais-tu comment ils gagnent le droit de vivre longtemps ? Ils imaginent des moyens d’obliger les gens à s’abaisser, de fabriquer de la nourriture avec n’importe quoi, d’obliger les femmes à avoir plus d’enfants pour les Quatre. Ils cherchent des lois pour justifier les illégalités des « porte-serpent », ils flattent, ils mentent pour obtenir une augmentation.
— C’est parce qu’ils veulent faire un travail plus difficile ?
— Eh, non ! Plus un homme est en haut chez nous, moins il travaille. Aussi, ils rampent pour atteindre le rang de « porte-serpent » et, pour cela, sont prêts à livrer le monde entier.
— Mais vous, vous ne dénoncez personne, même lorsque vous rencontrez le Serpent ? Et Iangar ne vous fait pas peur ?
Le chef des « Cvic » tressaillit et regarda autour de lui.
— Tu en sais plus que je ne croyais… Allons, adieu, Terrienne, nous ne nous verrons plus !
— Mais pourrais-je vous demander d’accomplir quelque chose d’important ? À vous spécialement, dit Evisa en regardant le chef.
Il rougit comme un enfant.
— En faisant quoi ?
— En allant au vieux Temple du Temps pour y rencontrer notre souveraine qui s’appelle Faï Rodis. Bavardez avec elle aussi directement et de manière aussi sensée que vous l’avez fait avec moi. Mais, auparavant, allez voir l’ingénieur Tael. Bien qu’il soit « Cvil », c’est un homme comme il en existe peu sur votre planète.