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— Du crwasemaet de bras ! » rectifia sèchement Rob Deschamps.

Tous les Feegle jetèrent autour d’eux des regards apeurés.

« Ooooooh, pwint le crwasemaet de…

— Taeseuz-vos ! brailla Rob. J’ai onte de vos ! C’eut à la ch’tite michante sorcieure jaeyante de daecideu de marieu qui elle veut ! Pwint vrai, gonnagle ?

— Hmm ? » fit Guillou en levant les yeux. Il attrapa un autre flocon de neige.

« Je disais, la ch’tite michante sorcieure jaeyante peut marieu qui elle veut, non ? »

Le gonnagle fixait le flocon.

« Guillou ? insista Rob.

— Kwa ? fit le gonnagle comme s’il se réveillait. Oh… win. Vos crwayeuz qu’elle veut marieu l’iverieu ?

— L’iverieu ? s’étonna Rob. Il peut marieu paersone. C’eut comme un aesprit, il est sans consistanche !

— Elle a danseu aveu lui. On l’a vue, dit Guillou en attrapant un autre flocon pour l’examiner.

— La vitaliteu d’une jonne fille, c’eut tout ! Et pwis pourkwa la ch’tite michante sorcieure jaeyante sonjerwat à l’iverieu ?

— J’ai des raesons de crware, dit lentement le gonnagle alors que d’autres flocons tombaient en dansant, que l’iverieu, li, sonje bocop à la ch’tite michante sorcieure jaeyante…»

CHAPITRE 4

LES FLOCONS

On dit qu’il n’existe pas deux flocons parfaitement identiques, mais quelqu’un a-t-il vérifié ces derniers temps ?

La neige tombait doucement dans le noir. Elle s’accumulait sur les toits, ses baisers lui frayaient un chemin à travers les branches des arbres, elle se déposait sur le sol de la forêt avec un grésillement léger et dégageait une odeur âcre de fer-blanc.

Mémé Ciredutemps vérifiait toujours la neige. Debout sur son seuil, sa silhouette en découpe sur fond de lueur d’une bougie, elle récupérait des flocons sur le dos d’une pelle.

Le chaton blanc observait les flocons de neige. Il ne faisait rien d’autre. Il ne leur donnait pas de coups de patte, il se contentait de les regarder intensément tomber en spirales. Puis il les observait encore un peu avant de relever la tête, certain que le spectacle était terminé, pour en sélectionner un autre.

Il s’appelait Toi, comme dans « Toi ! Tu arrêtes ça ! » et « Toi ! Fiche-moi le camp de là ! » En matière de noms, Mémé Ciredutemps ne versait pas dans la fantaisie.

Elle jeta un coup d’œil aux flocons et se fendit d’un de ses sourires pas franchement agréables. « Allez, rentre, Toi », ordonna-t-elle avant de refermer la porte.

Miss Tique frissonnait près du feu. Pas un très gros feu, juste suffisant. Il flottait pourtant un parfum de lard et de purée de pois cassés en provenance d’une petite marmite sur les braises, à côté d’une plus grande d’où s’échappait une odeur de poulet. Miss Tique ne mangeait pas souvent du poulet, aussi vivait-elle d’espoir.

Il faut signaler que Mémé Ciredutemps et miss Tique ne s’entendaient pas très bien. Comme souvent les grandes sorcières. Ça se voyait à l’extrême politesse dont elles ne se départissaient à aucun moment.

« La neige est précoce, cette année, maîtresse Ciredutemps, dit miss Tique.

— En effet, miss Tique, reconnut Mémé Ciredutemps. Et très… intéressante. Vous l’avez observée ?

— J’ai déjà vu de la neige, maîtresse Ciredutemps. Il a neigé durant tout le trajet jusqu’ici. J’ai dû donner un coup de main à pousser la malle-poste ! De la neige, j’en ai trop vu ! Mais qu’est-ce qu’on va faire au sujet de Tiphaine Patraque ?

— Rien, miss Tique. Encore du thé ?

— C’est à nous de nous occuper d’elle.

— Non. C’est à elle avant tout. C’est une sorcière. Elle a dansé la danse de l’hiver. Je l’ai vue faire.

— Je suis sûre qu’elle ne le voulait pas.

— Comment est-ce qu’on peut danser sans le vouloir ?

— Elle est jeune. Elle s’est sans doute laissé entraîner par ses pieds. Elle ne savait pas ce qui lui arrivait.

— Elle aurait dû s’en rendre compte, asséna Mémé Ciredutemps. Elle aurait dû écouter.

— Je suis sûre que vous faisiez toujours ce qu’on vous disait à un peu moins de treize ans, maîtresse Ciredutemps », répliqua miss Tique avec un soupçon de sarcasme.

Mémé Ciredutemps fixa un instant le mur. « Non, répondit-elle. Je faisais des erreurs. Je faisais pas d’excuses.

— Je croyais que vous vouliez aider la petite, non ?

— Je l’aiderai à s’aider elle-même. C’est ma manière de faire. Elle est entrée en dansant dans la plus vieille histoire qui existe, et le seul moyen d’en sortir, c’est par l’autre bout. Le seul moyen, miss Tique. »

Miss Tique soupira. Les histoires, songea-t-elle. Mémé Ciredutemps croit que le monde n’est qu’histoires. Ah, bah, tout le monde a ses petites manies. Sauf moi, c’est évident.

« Bien entendu. Mais elle est tellement… normale, dit-elle à voix haute. Quand on pense à ce qu’elle a fait, j’entends. Et elle réfléchit tellement. Et maintenant qu’elle a attiré l’attention de l’hiverrier, ben…

— Elle le fascine, la coupa Mémé Ciredutemps.

— Ça va poser un gros problème.

— Qu’elle devra résoudre.

— Et si elle n’y arrive pas ?

— Alors, c’est qu’elle est pas Tiphaine Patraque, trancha Mémé Ciredutemps d’un ton catégorique. Ah oui, elle est maintenant dans l’histoire mais elle le sait pas ! Regardez la neige, miss Tique. Les gens disent qu’y a pas deux flocons identiques. Comment est-ce qu’ils peuvent savoir un truc pareil ? Oh, ils se croient très malins ! J’ai toujours eu envie de les prendre en défaut. Et c’est fait ! Sortez donc maintenant et jetez un coup d’œil à la neige. Jetez un coup d’œil à la neige, miss Tique ! Tous les flocons sont les mêmes ! »

Tiphaine entendit frapper et ouvrit la toute petite fenêtre de la chambre avec difficulté. La neige s’était accumulée sur le rebord, molle et duveteuse.

« On volwat pwint vos raeveyeu, dit Rob Deschamps, mais d’apreus Ch’tit Guillou vos devrieuz vwar cha. »

Tiphaine bâilla. « Qu’est-ce que je dois voir ? marmonna-t-elle.

— Atrapeuz quaeques flocons. Non, pwint su la min, ils vont fonde trop vite. »

Dans l’obscurité, Tiphaine chercha son journal intime à tâtons. Il n’était pas à sa place. Elle chercha par terre au cas où elle l’aurait fait tomber. Puis une allumette s’embrasa quand Rob Deschamps alluma une bougie, et elle vit son journal à sa place, l’air de n’en avoir jamais bougé, mais, nota-t-elle, d’un froid louche au toucher. Rob affichait une mine innocente, signe infaillible de culpabilité.

Tiphaine mit ses questions de côté pour plus tard et tendit le journal par la fenêtre. Des flocons se déposèrent dessus et elle le rapprocha de ses yeux.

« Ils m’ont l’air parfaitement ordin…, commençait-elle avant de s’arrêter puis de reprendre : Oh, non… doit y avoir un truc !

— Win ? Bin, vos poveuz le dire comme cha, fit Rob. Mais c’eut son truc à li, vos saveuz. »

Tiphaine regarda fixement les flocons qui tombaient, qui virevoltaient à la lueur de la bougie.

Chacun d’eux était Tiphaine Patraque. Une petite Tiphaine Patraque scintillante et gelée.

En bas, mademoiselle Trahison éclata de rire.

On secoua bruyamment et rageusement la poignée de la porte fermant la chambre de la tour. Roland de Chumsfanleigh (prononcer Cheuflais ; il n’y était pour rien) prit soin de n’y prêter aucune attention.

« Qu’est-ce que tu fais là-dedans, petit ? demanda avec humeur une voix étouffée.