Tiphaine remit le catalogue dans le livre. Elle ne pouvait pas le laisser et risquer qu’Annagramma le découvre : le secret du pipo de mademoiselle Trahison serait alors éventé.
Et voilà où on en était : une vie parvenue à son terme et soigneusement classée. Une chaumière propre et vide. Une jeune fille qui se demandait ce qui allait maintenant se passer. Des « dispositions » seraient prises.
Clonk-clank.
Elle ne bougea pas, ne se retourna pas. Je ne vais pas me faire pipoter, se dit-elle. Il y a pour ce bruit une explication sans aucun rapport avec mademoiselle Trahison. Voyons voir… j’ai nettoyé la cheminée, non ? Et j’ai appuyé le tisonnier à côté. Mais il suffit qu’on le pose mal pour qu’il finisse tôt ou tard par tomber en sournois. C’est ça. Quand je me retournerai et regarderai derrière moi, je verrai que le tisonnier a basculé, qu’il se trouve à présent dans la cheminée, et que le bruit n’est donc pas dû à une pendule fantomatique.
Elle se retourna lentement. Le tisonnier gisait dans la cheminée.
Et maintenant, se dit-elle, ce serait une bonne idée de sortir respirer de l’air frais. C’est un peu triste et on étouffe ici. C’est pour ça que je veux sortir, parce que c’est triste et que j’étouffe. Nullement parce que j’ai peur de quelconques bruits imaginaires. Je ne suis pas superstitieuse. Je suis une sorcière. Les sorcières ne sont pas superstitieuses. C’est nous qui faisons l’objet de superstitions. Je ne veux pas rester, c’est tout. Je me sentais protégée du vivant de mademoiselle Trahison – c’était comme s’abriter sous un arbre immense – mais je ne crois pas que la chaumière offre désormais autant de sécurité. Si l’hiverrier fait crier mon nom aux arbres, eh bien, je me boucherai les oreilles. La chaumière donne l’impression de mourir, alors moi je sors.
Il ne servait à rien de verrouiller la porte. Les autochtones étaient déjà assez nerveux à l’idée d’y entrer du vivant de mademoiselle Trahison. Ils refuseraient sûrement d’y mettre les pieds à présent, tant qu’une autre sorcière ne s’y serait pas installée.
Une espèce de soleil faiblard et baveux apparaissait maintenant à travers les nuages, et le vent avait chassé le givre. Mais un automne bref virait vite à l’hiver à ces hauteurs ; dorénavant il flotterait toujours une odeur de neige.
Dans les montagnes, l’hiver ne finissait jamais. Même en été, la fonte des neiges glaçait les cours d’eau.
Tiphaine s’assit sur la vieille souche avec sa valise fatiguée et son sac, puis attendit les fameuses dispositions. Annagramma ne tarderait pas à arriver, ça, on pouvait en être sûr.
D’où elle était, la chaumière paraissait déjà abandonnée. Elle ressemblait à…
C’était son anniversaire ! La pensée se fraya un chemin jusqu’au-devant de son esprit. Oui, c’était aujourd’hui. La Mort ne s’était pas trompé. Son grand jour de l’année, son grand jour à elle seule, voilà qu’elle l’avait oublié dans toute cette agitation, et il était déjà aux deux tiers écoulé.
Avait-elle seulement dit à Pétulia et aux autres quand c’était ? Impossible de se rappeler.
Treize ans. Mais, depuis maintenant des mois, elle se donnait dans sa tête « presque treize ans ». Bientôt, elle aurait « presque quatorze ans ».
Elle était à deux doigts de s’apitoyer avec délectation sur son sort quand elle entendit un bruissement furtif dans son dos. Elle se retourna si vite que le fromage Horace fit un bond en arrière.
« Oh, c’est toi, dit Tiphaine. Où tu es allé, vilain gar… fromage ? J’étais malade d’inquiétude, moi ! »
Horace prit un air honteux, mais on était bien en peine de voir comment il y parvenait.
« Tu vas venir avec moi ? » demanda-t-elle.
Il se dégagea aussitôt d’Horace une impression d’approbation.
« D’accord, il faut que tu entres dans le sac. » Tiphaine l’ouvrit, mais Horace recula.
« Ben, si tu veux faire ton vilain from…» Elle se tut brusquement. Sa main la démangeait. Elle leva les yeux… sur l’hiverrier.
C’était forcément lui. D’abord simple tourbillon de flocons, il parut, alors qu’il traversait à grands pas la clairière, s’agglomérer pour devenir humain, se muer en jeune homme vêtu d’une cape qui se gonflait dans son sillage, les épaules et les cheveux blancs de neige. Il n’était pas transparent cette fois, pas complètement, mais des espèces d’ondulations le parcouraient, et Tiphaine crut voir les arbres derrière lui, comme des ombres.
Elle recula précipitamment de quelques pas, mais l’hiverrier s’approchait sur l’herbe morte à la vitesse d’un patineur. Elle pouvait tourner les talons et fuir, mais ça signifierait qu’elle… ben, qu’elle tournait les talons et fuyait, et pourquoi réagirait-elle ainsi ? Ce n’était pas elle qui avait gribouillé sur les fenêtres des maisons !
Que devait-elle dire ? Que devait-elle dire ?
« Vous savez, j’ai beaucoup apprécié que vous retrouviez mon collier, lança-t-elle en reculant encore. Les flocons et les roses aussi, c’était vraiment très… c’était très gentil. Mais… je ne crois pas qu’on… ben, vous êtes fait de… de froid, et moi non… moi, je suis humaine, je suis faite de… de trucs humains…
— Tu dois être elle, dit l’hiverrier. Tu étais dans la danse ! Et maintenant tu es ici, dans mon hiver. »
La voix ne collait pas. Elle sonnait… faux, quoi, comme si l’hiverrier avait appris à restituer la sonorité des mots sans en comprendre le sens.
« Je suis une « elle », répliqua Tiphaine d’une voix mal assurée. Pour le « dois être », je ne sais pas. Euh… s’il vous plaît, je regrette vraiment pour la danse, je ne voulais pas, mais ça m’a paru tellement…»
Il a toujours les mêmes yeux gris-violet, nota-t-elle. Gris-violet, dans un visage sculpté à partir de brouillard givrant. Un beau visage, en plus. « Écoutez, je n’ai jamais voulu vous faire croire…, commença-t-elle à expliquer.
— Voulu ? la coupa l’hiverrier d’un air étonné. Mais nous ne voulons pas. Nous sommes !
— Qu’est-ce que vous… voulez dire ?
— Miyards !
— Oh, non », marmonna Tiphaine tandis que des Feegle jaillissaient de l’herbe.
Les Feegle ne connaissaient pas le sens du mot « peur ». Tiphaine regrettait parfois qu’ils n’aient jamais lu de dictionnaire. Ils se battaient comme des tigres, ils se battaient comme des démons, ils se battaient comme des géants. Mais ils ne se battaient pas comme des êtres dotés de plus d’une cuillerée de cervelle.
Ils attaquèrent l’hiverrier à coups d’épée, de tête et de pied, sans paraître autrement gênés que tout lui passe à travers comme s’il n’était qu’une ombre. Quand un Feegle flanquait un coup de chaussure à une jambe de brume et qu’il se tapait en fin de compte lui-même sur la tête, c’était déjà un bon résultat.
L’hiverrier les ignora, tout comme un promeneur ne prête aucune attention aux papillons.
« Où est ton pouvoir ? Pourquoi portes-tu ces vêtements ? demanda-t-il. Il ne devrait pas en être ainsi ! »
Il s’avança et saisit le poignet de Tiphaine fermement, beaucoup plus fermement qu’il n’aurait fallu pour une main fantomatique.