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« On devrait l’attacher à quelque chose de léger, dit-elle d’une voix neutre, sinon il va rester coincé au fond. »

Après avoir fouillé un moment dans l’herbe près du pont, elle mit la main sur un bout de bois et enroula la chaîne d’argent autour.

Il était midi. Tiphaine avait inventé l’expression « clair de l’allume » pour l’heure où le soleil brille le plus parce qu’elle en aimait la sonorité. N’importe qui pouvait être une sorcière au clair de la lune, avait-elle réfléchi, mais il fallait être vraiment forte pour en être une au clair de l’allume.

Forte en sorcellerie, en tout cas, songea-t-elle tandis qu’elle revenait sur le pont. Pas forte en bonheur.

Elle jeta le collier du haut du pont.

Elle n’en fit pas tout un roman. Il aurait été agréable de dire que le cheval d’argent scintilla à la lumière, parut rester un instant en suspension dans les airs avant d’entamer sa longue chute. C’est peut-être ce qu’il fît, mais Tiphaine ne regarda pas.

« Bien, commenta Mémé Ciredutemps.

— Tout est fini, maintenant ? demanda Tiphaine.

— Non ! Par ta danse, t’es entrée dans une histoire, petite, une histoire qui se raconte au monde tous les ans. C’est l’histoire de la glace et du feu, de l’hiver et de l’été. Tu l’as faussée. Faut que tu restes jusqu’à la fin pour t’assurer qu’elle se termine comme il faut. Le cheval t’accorde un délai, c’est tout.

— Un délai de combien ?

— J’sais pas. Ça s’est encore jamais produit jusqu’à présent. Le temps de réfléchir, au moins. Comment vont tes pieds ? »

L’hiverrier circulait lui aussi dans le monde, mais sans se déplacer au sens humain du terme. Partout où se trouvait l’hiver, il se trouvait aussi.

Il s’efforçait de réfléchir. Il n’avait encore jamais eu à en venir là, et c’était douloureux. Jusqu’ici, les humains n’étaient que des éléments du monde qui s’agitaient curieusement et allumaient des feux. Aujourd’hui l’hiverrier se fabriquait un esprit, et tout était nouveau.

Un être humain… fait de matière humaine… c’était ce qu’elle avait dit.

De la matière humaine. Il fallait qu’il se fasse en matière humaine pour la bien-aimée. L’hiverrier hanta le froid des morgues et les naufrages de bateaux à la recherche de matière humaine. Et en quoi consistait-elle ? En terre et en eau, principalement. Qu’on abandonne un humain assez longtemps, et même l’eau disparaîtrait pour ne laisser que quelques poignées de poussière vite emportées par le vent.

Donc, puisque l’eau ne réfléchissait pas, c’était la poussière qui faisait tout le travail.

L’hiverrier était logique, parce que la glace était logique. L’eau était logique. Le vent était logique. Il y avait des règles. Donc, un humain, ça revenait à… de la poussière correctement choisie !

Et, pendant qu’il chercherait cette poussière, il pourrait montrer sa puissance à la bien-aimée.

Ce soir-là, assise au bord de son nouveau lit, alors que les nuages du sommeil lui obscurcissaient peu à peu l’esprit comme autant de cumulonimbus, Tiphaine bâillait et se contemplait les pieds.

Ils étaient roses et avaient cinq orteils chacun. De bons pieds, finalement.

En temps normal, quand les gens vous rencontrent, ils vous lancent des : « Comment ça va ? » Nounou Ogg, elle, avait juste dit : « Entre donc. Comment vont tes pieds ? »

Tout le monde s’intéressait soudain à ses pieds. Évidemment, les pieds, c’est important, mais que croyaient-elles toutes qu’il allait leur arriver ?

Elle les fit pivoter d’un côté puis de l’autre. Ils n’eurent aucune réaction anormale, aussi se mit-elle au lit.

Elle n’avait pas dormi convenablement depuis deux nuits. Elle ne l’avait pas compris avant d’arriver à Tir Noun Ogg, quand son cerveau s’était mis en marche tout seul. Elle avait parlé à madame Ogg, mais elle avait du mal à se souvenir de quoi. Des voix lui avaient retenti dans les oreilles. À présent, enfin, elle n’avait rien d’autre à faire que dormir.

C’était un bon lit, le meilleur dans lequel elle avait jamais dormi. C’était la meilleure chambre qu’elle avait jamais occupée, même si elle s’était sentie trop fatiguée pour l’explorer à fond. Les sorcières n’étaient pas très portées sur le confort, surtout dans les chambres d’amis, mais Tiphaine avait grandi sur un vieux lit dont les ressorts lâchaient des gloing chaque fois qu’elle bougeait ; en se concentrant, elle pouvait jouer des mélodies dessus.

Ce matelas-ci était épais et moelleux. Elle s’enfonça dedans comme dans des sables mouvants très doux, très chauds et très lents.

L’ennui, c’est qu’on peut fermer les yeux, mais pas l’esprit. Alors que Tiphaine était étendue dans le noir, il lui gribouilla des images dans la tête : de pendules qui faisaient clong-clang, de flocons à son effigie, de mademoiselle Trahison traversant en pleine nuit la forêt à grands pas, en quête de mauvaises gens, son ongle de pouce jaune prêt à l’emploi.

Le mythe Trahison…

Elle sombra à travers ces souvenirs embrouillés jusque dans une blancheur terne. Mais la blancheur se fit plus vive et des détails apparurent, de petites zones de noir et de gris. Qui commencèrent à bouger doucement d’un bord à l’autre…

Tiphaine ouvrit les yeux, et tout devint clair. Elle se tenait debout sur un… sur un bateau… non, sur un voilier. De la neige recouvrait les ponts, et des stalactites de glace pendaient du gréement. Le voilier voguait dans la lumière eau-de-vaisselle de l’aube, sur une mer grise et silencieuse encombrée de glaçons flottants et de nuages de brume. Le gréement grinçait, le vent soupirait dans les voiles. Il n’y avait personne en vue.

« Ah. Un rêve, on dirait. Fais-moi sortir, s’il te plaît, demanda une voix familière.

— Tu es qui ? répliqua Tiphaine.

— Toi. Tousse, s’il te plaît. »

Tiphaine se dit : Ma foi, si c’est un rêve… Et elle toussa.

Une silhouette s’éleva de la neige sur le pont. C’était elle-même. Elle promena un regard songeur à la ronde.

« Tu es moi, toi aussi ? » demanda Tiphaine. Bizarrement, là, sur ce pont glacial, ça ne paraissait pas si… ben, bizarre que ça.

« Hmm. Oh oui, répondit l’autre Tiphaine sans cesser de tout observer attentivement. Je suis ton troisième degré. Tu te souviens ? La part de toi qui n’arrête jamais de réfléchir. Celle qui remarque les petits détails. Ça fait du bien de sortir à l’air frais. Hmm.

— Quelque chose ne va pas ?

— Ben, il s’agit manifestement d’un rêve. Si tu voulais te donner la peine de regarder, tu verrais que le timonier en ciré jaune là-bas à la barre, c’est le Joyeux Marin des paquets de tabac que fumait Mémé Patraque. Il nous vient toujours à l’esprit quand on pense à la mer, non ? »

Tiphaine tourna les yeux vers la silhouette barbue, qui la salua gaiement de la main.

« Oui, c’est lui, c’est sûr ! dit-elle.

— Mais je ne crois pas que ce soit exactement notre rêve, reprit le troisième degré. Il est trop… réel. »

Tiphaine baissa le bras et ramassa une poignée de neige.

« Ça paraît réel, dit-elle. C’est froid. » Elle façonna une boule de neige et se la jeta sur elle-même.

« J’aimerais autant que j’évite de faire ça, protesta l’autre Tiphaine en époussetant la neige de son épaule. Mais tu vois ce que je veux dire ? Les rêves ne sont jamais aussi… ben, peu oniriques que ça.

— Je sais ce que je veux dire, fit Tiphaine. Je crois qu’au moment où ils deviennent réels quelque chose de bizarre se produit.

— Exactement. Tout ça ne me plaît pas. Si c’est un rêve, alors quelque chose d’horrible va se produire…»