— Évidemment, madame Ogg, répondit Tiphaine. Écoutez, je vous demande pardon pour…
— Pfff, qu’est-ce que c’est, une latte de plus ou d’moins ? répliqua Nounou Ogg. Esmé Ciredutemps, elle m’inquiète beaucoup plus. Elle a dit qu’il pourrait s’passer des trucs comme ça ! Ha, elle avait raison, et miss Tique avait tort ! On pourra plus la fréquenter, après ce coup-là ! Elle sera tellement hautaine que ses pieds toucheront plus terre ! »
Avec un spioioioiiing ! une autre latte se dressa d’un coup.
« Et ce serait une bonne chose que les tiens en fassent autant, mademoiselle, ajouta Nounou Ogg. J’reviens dans une seconde. »
La seconde en dura en réalité vingt-sept, temps qu’il fallut à Nounou pour rapporter une paire de pantoufles d’un rose agressif décorées de Jeannot Lapin.
« Ma deuxième meilleure paire », dit-elle alors qu’une latte lâchait un plonk ! derrière elle et projetait quatre grosses pointes dans le mur d’en face. Sur les autres lattes déjà dressées commençait à pousser ce qui ressemblait fort à des feuilles. Des feuilles fines à l’air de mauvaises herbes, mais des feuilles quand même.
« C’est moi qui fais ça ? demanda nerveusement Tiphaine.
— Y a des chances qu’Esmé veuille te causer de tout ça elle-même, répondit Nounou en l’aidant à enfiler les pieds dans les pantoufles. Mais ce que tu nous fais là, mademoiselle, c’est un vilain cas de ped fecundis. » Tout au fond de la mémoire de Tiphaine, le docteur Sensibilité Billebaude, D. Phi. Ma., L. ès D. T., s’agita un moment dans son sommeil et se chargea de la traduction.
« Les pieds fertiles ? dit Tiphaine.
— Bravo ! Je m’attendais pas à ce qu’il arrive des trucs aux lames du plancher, remarque, mais c’est logique, quand on y réfléchit. Elles sont en bois, après tout, alors elles veulent pousser.
— Madame Ogg ? fit Tiphaine.
— Oui ?
— S’il vous plaît… Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez ! J’ai toujours les pieds très propres ! Et je crois que je suis un iceberg géant ! »
Nounou Ogg posa sur elle un long regard amical. Tiphaine plongea le sien dans deux yeux sombres et pétillants. N’essaye pas de la rouler ni de cacher quoi que ce soit à ces yeux-là, lui conseilla son troisième degré. Tout le monde raconte qu’elle est la meilleure amie de Mémé Ciredutemps depuis qu’elles étaient gamines. Et ça veut dire que toutes ces rides doivent cacher des nerfs d’acier.
« La bouilloire est sur l’feu en bas, annonça joyeusement Nounou. Pourquoi tu descends pas tout m’raconter ? »
Tiphaine avait cherché le mot « cocotte » dans le Dictionnaire non expurgé et trouvé qu’il désignait « une fille de mauvaise vie » et « une femme facile ». Ça signifiait, conclut-elle après un temps de réflexion, que madame Gytha Ogg, connue sous le nom de Nounou, était une personne très respectable. Elle n’était pas compliquée, déjà, puisqu’elle était facile. Et si la vie avait été mauvaise pour elle quand elle était fille, elle n’en était que plus méritante.
Tiphaine avait le sentiment que ce n’était pas ce qu’avait voulu dire mademoiselle Trahison, mais on ne discutait pas avec la logique.
Nounou Ogg savait écouter, au moins. Elle était tout oreilles et, avant même de s’en rendre compte, Tiphaine lui racontait son histoire par le menu. De A à Z. Nounou, assise de l’autre côté de la grande table de la cuisine, tirait doucement sur une pipe gravée d’un hérisson. De temps en temps, elle posait une petite question comme « Pourquoi donc ? » ou « Et après, qu’est-ce qui s’est passé ? » et ça repartait. Le petit sourire amical de Nounou savait tirer du nez de ses interlocuteurs des vers dont ils ignoraient même l’existence.
Pendant qu’elles discutaient, le troisième degré de Tiphaine passait le salon en revue du coin de l’œil.
Merveilleusement propre et lumineux, il était envahi de bibelots, des bibelots bon marché, amusants, de ceux qui proclament « À la meilleure maman du monde ». Et là où il n’y avait pas de bibelots trônaient des portraits de bébés, d’enfants et de familles.
Tiphaine croyait que seuls les gens fortunés vivaient dans des maisons pareilles. Il y avait des lampes à huile ! Et une baignoire en fer-blanc judicieusement suspendue à un crochet à côté des cabinets ! Et même une pompe carrément en intérieur ! Mais Nounou y évoluait dans sa robe noire passablement usée, sans se donner de grands airs.
Depuis le meilleur fauteuil dans la salle des bibelots, un gros chat gris observait Tiphaine d’un œil entrouvert où luisait le mal absolu. Nounou l’avait présenté : « Gredin… Fais pas attention à lui, c’est qu’un gros minou. » Ce que Tiphaine, avisée, avait traduit par : « Il te plantera ses griffes dans la jambe si tu t’en approches trop près. »
Tiphaine parlait comme elle n’avait encore jamais parlé à quiconque jusque-là. Ce devait être une espèce de magie, conclut son troisième degré. Les sorcières trouvaient vite le moyen de mettre leurs interlocuteurs sous leur emprise par l’effet de leur voix, mais Nounou Ogg, elle, écoutait.
« Ce gars, Roland, qu’est pas ton p’tit ami, dit Nounou alors que Tiphaine marquait un temps pour reprendre son souffle, tu songes à te marier avec, hein ? » Ne mens pas, insista son troisième degré. « Je… Ben, la tête imagine toutes sortes de choses quand on n’y fait pas attention, pas vrai ? répondit Tiphaine. Ce n’est pas ce que j’appelle songer. N’importe comment, tous les autres garçons que j’ai connus se contentent de fixer leurs crétins de pieds ! D’après Pétulia, c’est à cause du chapeau.
— Ben, ça aide de l’enlever, fit observer Nounou Ogg. Remarque, un corsage décolleté aussi, ça aidait, quand j’étais jeune. Ils avaient plus envie de reluquer leurs crétins de pieds, moi j’te l’dis ! »
Tiphaine vit les yeux sombres braqués sur elle. Elle éclata de rire. La figure de madame Ogg se fendit d’un grand sourire qu’on aurait dû mettre sous les verrous pour une question de décence, et Tiphaine se sentit curieusement mieux. Elle avait passé une espèce d’épreuve.
« Remarque, ça marcherait sans doute pas avec l’hiverrier, évidemment, reprit Nounou en plombant à nouveau l’ambiance.
— Les flocons, ça ne me gênait pas, dit Tiphaine. Mais l’iceberg… là, c’était un peu beaucoup, je trouve.
— Faire de l’épate devant les filles, commenta Nounou en tirant sur sa pipe au hérisson. Oui, ils font ça.
— Mais il peut tuer des gens !
— Il est l’hiver. C’est ce qu’il fait. Mais, à mon avis, il panique un peu parce qu’il a jamais été amoureux d’une humaine avant.
— Amoureux ?
— Ben, il croit sans doute l’être. »
Une fois encore, les yeux observèrent attentivement Tiphaine.
« C’est un esprit, et les esprits sont simples, en réalité, poursuivit Nounou Ogg. Mais il essaye d’être un humain. Et ça, c’est compliqué. On est pleins de machins qu’il comprend pas – qu’il peut pas comprendre, par le fait. La colère, par exemple. Un blizzard se met jamais en pétard. La tempête déteste pas les gens qu’elle tue. Le vent est jamais cruel. Mais plus il pense à toi, plus il doit se débattre avec des sentiments comme ça, et personne peut lui apprendre. Il est pas très malin. Il a jamais eu besoin de l’être. Et, le côté intéressant, c’est que tu changes aussi…»
On frappa à la porte. Nounou Ogg se leva et alla l’ouvrir. Mémé Ciredutemps se tenait dans l’embrasure, et miss Tique jetait un coup d’œil interrogateur par-dessus son épaule.
« Bénie soit cette maison, lança Mémé d’une voix laissant entendre que, s’il fallait débarrasser ladite maison des bénédictions, elle pouvait s’en charger aussi.