— Sûrement, fit Nounou Ogg.
— C’est le ped fecundis, alors ? » Mémé montra Tiphaine de la tête.
« M’a l’air d’un cas grave. Les lattes du plancher ont commencé à germer quand elle a marché dessus pieds nus.
— Ha ! Tu lui as donné quelque chose contre ça ? demanda Mémé.
— J’ai prescrit une paire de pantoufles.
— Je ne vois franchement pas comment une avatarisation pourrait se produire quand il s’agit d’esprits… Ça n’a pas de…, intervint miss Tique.
— Arrêtez de causer pour rien dire, miss Tique, la coupa Mémé Ciredutemps. J’ai remarqué que ça vous arrive quand ça va mal, et ça nous aide pas.
— Je ne veux pas inquiéter la petite, c’est tout », répliqua miss Tique. Elle prit la main de Tiphaine, la tapota et ajouta : « Ne t’inquiète pas, Tiphaine, on va…
— C’est une sorcière, rappela durement Mémé. Suffit de lui dire la vérité.
— Vous croyez que je deviens une… une déesse ? » demanda Tiphaine.
Leurs figures valaient le détour. La seule bouche qui ne formait pas un O, c’était celle de Mémé Ciredutemps, qui affichait un petit sourire narquois. Elle rappelait le maître dont le chien vient d’exécuter un bon tour.
« Comment t’as découvert ça ? » demanda-t-elle.
Le docteur Billebaude avait émis une hypothèse : Avatar, incarnation d’un dieu. Mais je ne vais pas te le dire, songea Tiphaine. « Ben, est-ce que c’est vrai ? répliqua-t-elle.
— Oui, confirma Mémé Ciredutemps. L’hiverrier te prend pour… Oh, il manque pas de noms. La Dame des Fleurs, celui-là est joli. Ou la Dame de l’Été. Elle fait l’été, tout comme lui fait l’hiver. Il te prend pour elle.
— D’accord. Mais on sait qu’il se trompe, non ?
— Euh… il ne se trompe pas autant qu’on aimerait », dit miss Tique…
La plupart des Feegle avaient campé dans la grange de Nounou Ogg, où ils tenaient un conseil de guerre, sauf que la guerre n’avait pas grand-chose à voir là-dedans.
« Ce qu’on a dans l’afaere praesente, déclara Rob Deschamps, c’eut un cas d’idylle.
— C’eut kwa, Rob ? demanda un Feegle.
— Win, ce serwat pwint comme cha qu’on faet les ch’tits aefants ? demanda Guiton Simpleut. Vos nos aveuz parleu de cha l’an passeu. C’aetwat traes intaeressant, mais un peu tireu par les cheveus de mon pwint de vue.
— Pwint vraimaet, répondit Rob Deschamps. Et c’eut un peu dur d’aespliqueu. Mais je crwas que l’iverieu veut idyller la ch’tite michante sorcieure jaeyante et qu’elle sait pwint ce qu’elle dwat faere.
— Alors c’eut bieu comme cha qu’on faet les ch’tits aefants ? demanda Guiton Simpleut.
— Non, pasque minme les biaetes savent cha, mais seuls les jaes counwassent l’idylle, répondit Rob. Quand une vake maie renconte une vake fumaele, elle a pwint beswin de dire « Mon keur faet bang-bang-bang quand je vwas vot ch’tit visage » pasque c’eut pour ainsi dire graveu dans leur tchaete. Les jaes ont pus de mal. L’idylle, c’eut traes important, vos saveuz. Fondamentalmaet, c’eut une maniaere pour le garchon de s’aprocheu de la fie sans qu’elle li raetre daedans et li arrache les ieus aveu les ongues.
— Je vwas pwint coumaet on peut lui apraene une afaere paraeye, dit Quasi-Fou Angus.
— La ch’tite michante sorcieure jaeyante lit des lives, rappela Rob Deschamps. Quand elle vwat un live, elle peut pwint s’ertaeni. Et mi, ajouta-t-il fièrement, j’ai un plan. »
Les Feegle se détendirent. Ils se sentaient toujours mieux quand Rob avait un plan, surtout que la plupart de ceux qu’il proposait revenaient à hurler et se ruer à l’assaut.
« Parleuz-nos du plan, Rob, dit Grand Yann.
— Je swis binaese que vos me le demandieuz, répondit Rob Deschamps. Le plan, c’eut : on va lui trouveu un live su l’idylle.
— Et coumaet on va trouveu ce live, Rob ? » lança Guillou Gromenton d’un ton hésitant. C’était un gonnagle loyal, mais il était aussi assez intelligent pour se sentir nerveux chaque fois que Rob Deschamps avait un plan.
Lequel agita une main désinvolte. « Ah, fit-il. On counwat le numaero ! Tout ce qu’il nos faut, c’eut un grand capio, un paltot, un cinte et un manche de balai !
— Oh, win ? fit Grand Yann. Prems pour pwint me retrouveu ’core un cop dans les jaenous ! »
Avec les sorcières, tout est épreuve. Voilà pourquoi elles mirent à l’épreuve les pieds de Tiphaine.
Je parie que je suis la seule au monde sur le point de faire ça, songeait-elle au moment de baisser les pieds dans un bac rempli de terre que Nounou avait prélevée en hâte à la pelle. Mémé Ciredutemps et miss Tique étaient toutes deux assises sur des chaises de bois sans coussin, alors que Gredin, le chat gris, occupait la totalité d’un grand fauteuil défoncé. On ne tenait pas à réveiller Gredin quand lui tenait à dormir.
« Tu sens quelque chose ? demanda miss Tique.
— Un peu de froid, c’est tout… Oh… il se passe un truc…»
Des pousses vertes apparurent autour des pieds de Tiphaine et grandirent rapidement. Puis elles blanchirent à leur base et lui repoussèrent doucement les pieds alors qu’elles commençaient à gonfler.
« Des oignons ? fit Mémé Ciredutemps d’un air dédaigneux.
— Ben, c’est les seules graines que j’ai pu trouver en si peu de temps, répondit Nounou Ogg en tâtant du doigt les bulbes d’un blanc luisant. Bonne taille. Bravo, Tiph. »
Mémé parut scandalisée. « Tu vas pas manger ça, dis, Gytha ? lança-t-elle d’un ton accusateur. Si, c’est ça ? Tu vas pas les manger, tout d’même ! »
Nounou Ogg se releva, une botte d’oignons dans chacune de ses mains potelées, et afficha une mine coupable, mais un instant seulement.
« Et pourquoi j’les mangerais pas ? se défendit-elle d’un air buté. On va pas cracher sur des légumes frais en hiver. Et puis, de toute manière, elle a les pieds tout propres.
— C’est indécent, commenta miss Tique.
— Ça ne m’a pas fait mal, dit Tiphaine. Il m’a suffi de garder les pieds un moment dans le bac.
— Voilà, elle dit que ç’a pas fait mal, insista Nounou Ogg. Tiens, j’crois qu’il me reste des graines de carotte dans le tiroir de la cuisine…» Elle vit les mines de ses consœurs. « Bon, bon, d’accord, pas la peine de tirer cette tête-là. J’voulais juste présenter le bon côté des choses, c’est tout.
— Qu’on m’explique ce qui m’arrive, s’il vous plaît ! gémit Tiphaine.
— Miss Tique va te donner la réponse avec de grands mots, dit Mémé. Mais ça revient à ça : ce qui t’arrive, c’est l’histoire qui se met en place. Elle t’intègre en elle. »
Tiphaine s’efforça de ne pas avoir l’air de celle qui n’a pas compris un mot de ce qu’elle vient d’entendre.
« Je n’aurais rien contre quelques petites précisions, je crois, dit-elle.
— Moi, j’crois que je vais aller préparer du thé », lança Nounou Ogg.
CHAPITRE 7
LA DANSE CONTINUE
L’hiverrier et la Dame de l’Été… dansaient. La danse ne finissait jamais.
L’hiver ne meurt pas. À la différence des hommes. Il subsiste dans les gelées tardives, dans l’odeur de l’automne par un soir d’été, et, par grosse chaleur, il s’enfuit dans les montagnes.
L’été ne meurt pas. Il s’enfonce dans la terre ; au cœur de l’hiver, des bourgeons se forment dans des recoins abrités et des pousses blanches rampent sous les feuilles mortes. Une partie s’enfuit dans les déserts les plus profonds et les plus chauds, où subsiste un été qui ne finit jamais.