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Pour les animaux, les saisons participaient du climat, de la vie, et ça s’arrêtait là. Mais les hommes avaient surgi et leur avaient donné des noms, de la même façon qu’ils peuplaient le ciel étoilé de héros et de monstres. Et les hommes aimaient les histoires, car une fois qu’on en a imaginé sur tout, on peut les modifier. Et c’était là que se posait le problème.

La dame et l’hiverrier dansaient désormais toute l’année, changeaient de secteur au printemps et en automne, et ainsi depuis des millénaires, jusqu’au jour où une jeune fille n’avait pas su retenir ses pieds et était entrée dans la danse pile au mauvais moment.

Mais l’histoire avait elle aussi sa vie. Ça tenait à présent d’une pièce de théâtre. Elle suivait son cours au fil de l’année, et si ce n’était pas la véritable actrice qui jouait un des rôles mais une jeune fille égarée sur scène, eh bien, tant pis. Elle devrait endosser le costume, dire le texte et espérer une fin heureuse. Modifiez l’histoire, même involontairement, et l’histoire vous modifie.

Miss Tique employa beaucoup plus de mots que ça, des mots comme « personnification anthropomorphique », mais c’est ce que retint le cerveau de Tiphaine.

« Alors… je ne suis pas une déesse ? demanda-t-elle.

— Oh, je regrette de ne pas avoir de tableau noir, soupira miss Tique. Seulement, ils ne résistent pas aux bains forcés, et la craie est évidemment si détrempée…

— Ce qui s’est passé d’après nous durant la danse, expliqua Mémé Ciredutemps d’une voix ferme, c’est que, la Dame de l’Été et toi, vous vous êtes… confondues.

— Confondues ?

— T’as p’t-être certains de ses talents. Selon le mythe de l’Été, les fleurs poussent partout où elle met l’pied.

— Où la portent ses pas, rectifia miss Tique d’un air guindé.

— Quoi ? fit sèchement Nounou qui allait et venait maintenant devant le feu.

— Où la portent ses pas, il faut dire, répondit miss Tique. C’est plus… poétique.

— Hah ! fit Mémé. La poésie !

— Et ça va m’attirer des ennuis, s’inquiéta Tiphaine. Et la vraie dame de l’Été ? Elle ne va pas se mettre en colère ? »

Mémé Ciredutemps cessa son va-et-vient pour regarder miss Tique, qui dit : « Ah oui… euh… on étudie toutes les possibilités…

— Ça veut dire qu’on sait pas, traduisit Mémé. C’est la vérité. Il s’agit de divinités, t’vois ? Mais oui, puisque tu l’demandes, elles peuvent être un brin susceptibles.

— Je ne l’ai pas vue pendant la danse, dit Tiphaine.

— L’hiverrier, tu l’as vu ?

— Ben… non », reconnut Tiphaine. Comment décrire cet instant merveilleux, tout nimbé d’or, intemporel, tourbillonnant ? Il transcendait les corps et les esprits. Mais elle avait eu l’impression que deux voix avaient demandé : « Qui es-tu ? » Elle se rechaussa. « Euh… où est-elle maintenant ? » demanda-t-elle tout en laçant ses souliers. Elle aurait peut-être besoin de courir.

« Elle est sans doute retournée sous terre pour l’hiver. La Dame de l’Été se balade pas au grand air quand on se gèle.

— Jusqu’à aujourd’hui », lança gaiement Nounou Ogg. Tout ça avait l’air de la réjouir.

« Aah, madame Ogg a mis le doigt sur l’autre problème, dit miss Tique. Le… euh… l’hiverrier et la Dame de l’Été sont… euh… c’est-à-dire… ils n’ont jamais…» Elle lança un regard implorant à Nounou Ogg.

« Ils se sont jamais fréquentés en dehors de la danse, expliqua Nounou. Mais maintenant te v’ià, et lui a l’impression que t’es la Dame de l’Été qu’a l’culot de se promener en plein hiver, alors c’est possible que tu lui excites… comment dire… ?

— … son penchant pour le romanesque, s’empressa de conclure miss Tique.

— J’allais pas l’dire tout à fait comme ça.

— Oui, ça, j’en doute pas ! lança Mémé. J’ai idée que t’allais employer tes Mots à toi ! »

Tiphaine entendit distinctement le M majuscule, lequel laissait clairement comprendre que les mots en question ne se prononçaient pas en bonne société.

Nounou se leva et voulut se donner un air hautain, ce qui n’est pas facile quand on promène une figure comme une pomme hilare.

« J’allais en fait attirer l’attention de Tiph là-dessus », dit-elle en prenant un bibelot sur le manteau encombré de la cheminée. C’était une petite maison. Tiphaine avait déjà jeté un coup d’œil dessus ; elle avait deux petites portes en façade et, en cet instant, un tout petit bonhomme en bois avec un chapeau haut de forme.

« Ça s’appelle un bar-au-mètre, dit Nounou en tendant la maison à Tiphaine. J’sais pas comment ça marche – y a un bout de corde spéciale, un machin comme ça –, mais ce p’tit bonhomme en bois sort quand il va pleuvoir, et une p’tite bonne femme quand il va faire beau. C’est qu’ils sont sur un p’tit bidule pivotant, t’vois ? Ils peuvent pas sortir tous les deux en même temps, t’vois ? Jamais. Et j’peux pas m’empêcher de m’dire, quand le temps change, que le bonhomme aperçoit p’t-être la bonne femme du coin de l’œil et se demande…

— C’est une histoire de sexe ? » la coupa Tiphaine.

Miss Tique leva les yeux au plafond. Mémé Ciredutemps se racla la gorge. Nounou éclata d’un gros rire qui aurait embarrassé le petit bonhomme en bois lui-même.

« De sexe ? fit-elle. Entre l’été et l’hiver ? Tiens, c’est une idée, ça.

— Oublie… ça… tout d’suite », ordonna durement Mémé Ciredutemps. Elle se tourna vers Tiphaine. « Tu le fascines, voilà. Et on sait pas combien t’as en toi du pouvoir de la Dame de l’Été. Elle risque d’être très faible. Va falloir que tu sois un été en hiver jusqu’à la fin de l’hiver, ajouta-t-elle d’un ton catégorique. C’est que justice. Pas d’excuses. T’as choisi. On a ce qu’on choisit.

— Je ne pourrais pas aller la trouver et lui dire que je regrette… ? voulut proposer Tiphaine.

— Non. Les vieilles divinités courent pas après les excuses, la coupa Mémé en reprenant ses allées et venues. Elles savent que c’est des paroles en l’air.

— Tu sais ce que j’pense ? ajouta Nounou. Je pense qu’elle t’observe, Tiph. Elle se dit : « Qui c’est, cette jeune pimbêche qui met les pieds dans mes souliers ? Eh ben, qu’elle marche donc un kilomètre avec, et on va voir si ça lui plaît ! »

— Madame Ogg a peut-être mis le doigt sur quelque chose, dit miss Tique qui feuilletait Mythologie de Commelautre. Les dieux s’attendent à ce que tu payes pour tes fautes. »

Nounou Ogg tapota la main de Tiphaine. « Si elle veut voir ce dont t’es capable, montre-le-lui, Tiph, hein ? C’est ce qu’il faut faire ! Surprends-la !

— La Dame de l’Été, vous voulez dire ? » demanda Tiphaine.

Nounou fit un clin d’œil. « Oh, et aussi la Dame de l’Été ! »

Suivit ce qui ressemblait fort à un début d’éclat de rire de la part de miss Tique, avant que Mémé Ciredutemps lui jette un regard noir.

Tiphaine soupira. C’était bien joli de parler de ses choix possibles, mais elle n’en avait pas en la circonstance. « Très bien. A quoi d’autre je peux m’attendre en dehors de… ben, des pieds ?

— Je… euh… vérifie, dit miss Tique, qui continuait de feuilleter l’ouvrage. Ah… ça dit ici qu’elle était… enfin, qu’elle est plus blonde que les étoiles du firmament…»

Toutes regardèrent Tiphaine.

« Tu pourrais essayer de te faire quèque chose aux cheveux, proposa Nounou Ogg au bout d’un moment.