Выбрать главу

— Oh, une aveu une couvaerte, vos vwayeuz, et aveu des pajes qu’ont des mots aecrits dessus », répondit la silhouette.

Mademoiselle Jenquin, habituée à de tels clients, disparut dans les ténèbres au fond du chariot.

« Ces ambaetants sont completmaet cingleus ! » lança une nouvelle voix. On aurait dit qu’elle venait de quelque part sur la personne de l’emprunteur mystérieux, mais beaucoup plus bas que la tête.

« Je vous demande pardon ? fit monsieur Soincelet.

— Ah, nae problemo, répliqua aussitôt la silhouette. Je soufe d’un jaenou bougon, c’eut un vieux souci…

— Pourkwa ils brûlent pwint tous ces lives, hin ? bougonna le genou invisible.

— Je vos demande pardon, les jaenous font des fwas de sales cops en public, vos saveuz. Ce jaenou me faet aedureu le martyre, dit l’étranger.

— Je connais ça. Mon coude est insupportable quand le temps est humide », compatit monsieur Soincelet. On aurait dit qu’une bagarre avait éclaté dans les régions inférieures de l’étranger, qui s’agitaient comme une marionnette.

« Ça fera un sou, annonça mademoiselle Jenquin. Et il me faut vos nom et adresse. »

La silhouette sombre frémit. « Oh, je… On doune jamaes nos nom et adraesse ! dit-elle à toute vitesse. C’eut conte not raelijyon, vos saveuz. Euh… je veux pwint maete le jaenou dans le plat, mais pourkwa vos creveuz tous de frwad dans vot caraete ?

— Nos bœufs sont partis et la neige est hélas trop épaisse pour marcher à pied, répondit monsieur Soincelet.

— Win. Mais vos aveuz une aetuve et tous ces vieux lives bieu saecs, rappela la silhouette sombre.

— Oui, on sait », dit le bibliothécaire d’un air intrigué.

Suivit le silence épouvantable typique qui s’installe quand deux personnes ne vont pas comprendre le point de vue de l’autre.

Puis :

« Je vais vos dire, mon… jaenou et mi, on va alleu vos aertrouveu vos vakes, hin ? proposa la silhouette mystérieuse. Cha vaut bieu un sou, hin ? Grand Yann, vos alleuz vos praene ma min dans la goule, cha va pwint aete long ! »

La silhouette redescendit hors de vue. De la neige s’envola au clair de lune. L’espace d’un instant, on eut l’impression qu’une bagarre éclatait, puis un cri comme « Miyards ! » s’éleva avant de disparaître au loin.

Les bibliothécaires allaient refermer la porte quand ils entendirent les beuglements terrifiés des bœufs, très vite de plus en plus forts.

Deux rouleaux de neige déferlaient sur la lande scintillante. Les bêtes les chevauchaient tels des surfeurs en hurlant à la lune. La neige retomba à quelques pas du chariot. Une traînée indistincte rouge et bleu fusa et rafla brusquement le livre romantique.

Mais le plus étrange, convinrent les bibliothécaires, c’était que les bœufs leur avaient donné l’impression, au moment où ils leur fonçaient dessus, de se déplacer à reculons.

… Il était dur de rester embarrassé devant Nounou Ogg parce que son rire arrangeait tout. Elle, rien ne l’embarrassait.

Ce jour-là, Tiphaine, chaussée de plusieurs paires de chaussettes en sus afin d’éviter des incidents floraux malencontreux, l’accompagna dans sa « tournée des maisons », comme disaient les sorcières.

« T’as fait ça pour mademoiselle Trahison ? » demanda Nounou au moment où elles sortaient. De gros nuages pansus se massaient autour des montagnes ; il allait neiger beaucoup plus la nuit prochaine.

« Oh oui. Et aussi pour mademoiselle Niveau et mademoiselle Chandognon.

— Ça te plaisait, pas vrai ? fit Nounou en s’enveloppant dans sa cape.

— Des fois. Je veux dire, je sais pourquoi on le fait, mais on en a des fois marre de la bêtise des gens. J’aime bien m’occuper des remèdes.

— T’es bonne en herbes, hein ?

— Non. Très bonne.

— Oh, on se fait un peu mousser, hein ?

— Si je ne savais pas que je suis bonne en herbes, je serais une imbécile, madame Ogg.

— C’est vrai. Bon. C’est une bonne chose d’être bonne en quèque chose. À présent, notre prochain petit service, ça sera…»

… de donner un bain à une vieille dame, pour autant qu’il était possible avec deux bassines en fer-blanc et quelques gants de toilette. Et c’était de la sorcellerie. Elles passèrent ensuite voir une femme qui venait d’accoucher, et c’était de la sorcellerie, puis un homme avec une très vilaine blessure à la jambe que Nounou trouva en bonne voie de guérison, et ça aussi c’était de la sorcellerie, puis, dans un lotissement isolé de petites chaumières blotties les unes contre les autres, elles gravirent l’étroit escalier de bois menant à une toute petite chambre où un vieux bonhomme leur tira dessus avec une arbalète.

« Espèce de vieux démon, vous êtes pas encore mort ? lança Nounou. Vous avez l’air en forme ! Dites donc, le type à la faux a dû oublier votre adresse !

— Je l’attends, madame Ogg ! répondit joyeusement le vieux. Si j’pars, je l’emmène avec moi !

— J’vous présente ma p’tite Tiph, elle apprend à faire sorcière, dit Nounou en élevant la voix. C’est monsieur Persiverrat, Tiph… Tiph ? » Elle claqua des doigts devant les yeux de la jeune fille.

« Huh ? » fit Tiphaine. Elle avait encore le regard horrifié.

Le claquement de l’arbalète au moment où Nounou avait ouvert la porte l’avait secouée, mais elle aurait juré, une fraction de seconde, qu’un carreau était passé à travers Nounou Ogg avant de se planter dans le chambranle.

« Vous devriez avoir honte de tirer sur une jeune dame, Guillaume, dit Nounou d’un ton sévère en tapotant les oreillers du vieux. Et madame Sourcier prétend que vous lui avez tiré dessus quand elle est montée vous voir, ajouta-t-elle en posant son panier près du lit. C’est pas des façons de traiter une femme respectable qui vous apporte vos repas, hein ? C’est vilain, ça !

— Pardon, Nounou, marmonna Guillaume. Mais elle est maigre comme un clou et elle s’habille en noir. C’est facile de s’tromper dans la pénombre.

— Monsieur Persiverrat attend la Mort dans son lit, Tiph, expliqua Nounou. Maîtresse Ciredutemps vous a aidé pour les flèches et les pièges spéciaux, c’est pas vrai, Guillaume ?

— Les pièges ? » souffla Tiphaine. Nounou se contenta de la pousser du coude et de pointer le doigt par terre. Les lattes du plancher étaient couvertes de chausse-trapes garnies de pointes à l’air féroce.

Toutes dessinées au charbon de bois.

« J’ai dit : c’est pas vrai, Guillaume ? répéta Nounou en haussant le ton. Elle vous a aidé pour les pièges !

— Parfaitement ! confirma monsieur Persiverrat. Hah ! J’voudrais pas me faire mal voir d’elle !

— D’accord, alors pas question de tirer des flèches sur les gens sauf sur la Mort, vu ? Ou alors maîtresse Ciredutemps vous aidera plus, dit Nounou en posant une bouteille sur la vieille caisse en bois qui tenait lieu de table de chevet. V’ià un peu de votre potion, fraîchement préparée. Où est-ce qu’elle vous a dit de garder la douleur ?

— Elle est là, sur mon épaule, m’dame, elle me gêne pas. »

Nounou toucha l’épaule et parut réfléchir un instant. « C’est un gribouillis marron et blanc ? Plus ou moins allongé ?

— C’est ça, m’dame, dit monsieur Persiverrat en tirant sur le bouchon de la bouteille. Ça se tortille sans arrêt et je m’en moque. » Le bouchon sortit d’un coup. La chambre s’emplit soudain d’une odeur de pomme.

« C’est de plus en plus gros, dit Nounou. Maîtresse Ciredutemps passera ce soir vous l’enlever.

— Parfaitement, m’dame, confirma le vieux, qui se remplit une chope à ras bord.

— Tâchez de pas lui tirer d’sus, d’accord ? Ç’a pour résultat de la mettre en rogne. »