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Il s’était remis à neiger quand elles ressortirent de la chaumière, à gros flocons duveteux qui ne plaisantaient pas.

« M’est avis que c’est fini pour aujourd’hui, annonça Nounou. J’ai des trucs à voir à Tranche, mais on prendra le balai demain.

— La flèche qu’il a tirée sur nous…, dit Tiphaine.

— Imaginaire, la coupa Nounou Ogg en souriant.

— Elle a eu l’air réelle un moment ! »

Nounou Ogg gloussa. « C’est pas croyable ce que Mémé Ciredutemps arrive à faire imaginer aux gens !

— Comme les pièges pour la Mort ?

— Oh oui. Enfin, ça donne au vieux bonhomme un intérêt dans la vie. Il est en chemin vers la porte de sortie. Mais, au moins, Esmé s’arrange pour qu’il souffre pas.

— Parce que la douleur lui flotte au-dessus de l’épaule ?

— Ouaip. Elle l’a sortie de lui, comme ça il a pas mal, expliqua Nounou tandis que la neige crissait sous ses pas.

— Je ne savais pas que vous pouviez faire ça !

— Moi, j’arrive à l’faire pour des bricoles, des rages de dents, des machins comme ça. Mais Esmé, c’est la championne. Aucune sorcière est très fière de l’appeler à la rescousse. T’sais, elle sait y faire avec les gens. C’est marrant, d’ailleurs, parce qu’elle les aime pas trop. »

Tiphaine lança un regard au ciel, mais Nounou était de ces gens agaçants qui remarquent absolument tout.

« Tu te demandes si le p’tit ami va débarquer ? dit-elle avec un grand sourire.

— Nounou ! Quand même ! fit une Tiphaine scandalisée.

— Mais tu te l’demandes, hein ? insista Nounou qui n’avait aucune pudeur, évidemment, il est toujours là, quand on y réfléchit. On lui passe à travers, on le sent sur la peau, on tape des pieds pour le décoller des chaussures quand on entre quelque part…

— Arrêtez de parler comme ça, s’il vous plaît !

— Et puis le temps c’est quoi, pour un esprit ? continua de jacasser Nounou. Et j’imagine que les flocons se font pas tout seuls, surtout quand on veut les bras et les jambes bien comme il faut…»

Elle m’observe du coin de l’œil pour voir si je rougis, songea Tiphaine. Je le sais.

Puis Nounou lui donna un coup de coude dans les côtes avant d’éclater d’un de ses rires qui auraient fait piquer un fard à un caillou. « Tant mieux pour toi ! dit-elle. J’ai moi-même eu quelques p’tits amis à qui j’aurais adoré faire lâcher mes chaussures ! »

Tiphaine s’apprêtait à se mettre au lit ce soir-là quand elle découvrit un livre sous son oreiller.

Le titre, en lettres d’un rouge ardent, en était JOUET DE LA PASSION, de Marguerite J. Corsage, et, en caractères plus petits, on lisait : Les dieux et les hommes disaient leur amour impossible, mais ils ne voulaient rien entendre ! L’histoire tourmentée d’une idylle orageuse, du même auteur que Cœurs brisés ! ! !

La couverture montrait, en plan rapproché, une jeune femme brune à la tenue un brin réduite au goût de Tiphaine, dont les cheveux ainsi que les vêtements flottaient au vent. Elle affichait une résolution désespérée ; elle n’avait pas l’air d’avoir bien chaud non plus. Un jeune homme à cheval l’observait à distance. On sentait qu’un orage menaçait.

Curieux. Il y avait un tampon de bibliothèque à l’intérieur, et Nounou n’empruntait pas de livres à la bibliothèque. Bah, il n’y avait aucun mal à lire un peu avant de souffler la bougie.

Tiphaine passa à la page une. Puis à la page deux. Arrivée à la page dix-neuf, elle alla chercher le Dictionnaire non expurgé.

Elle avait des sœurs aînées et elle était un peu au courant de tout ça, se dit-elle. Mais Marguerite J. Corsage commettait des erreurs risibles. Les filles du Causse ne détalaient pas souvent devant un jeune homme assez fortuné pour posséder un cheval – ou alors pas longtemps, ni sans lui donner une chance de les rattraper. Et Margot, l’héroïne du livre, ne connaissait manifestement rien au travail de la ferme. Aucun jeune homme ne s’intéresserait à une femme incapable de soigner une vache ni de porter un porcelet.

Quelle serait son utilité ? Ce n’était pas en restant les bras ballants, les lèvres comme des cerises, qu’on allait traire les vaches ou tondre les moutons !

Tiens, encore un détail. Est-ce que Marguerite J. Corsage s’y connaissait en moutons ? L’histoire se passait en été dans un élevage de moutons, non ? Alors quand est-ce qu’ils tondaient les bêtes ? C’était le deuxième événement important de l’année dans ce métier-là, et l’auteur n’en parlait pas ?

Évidemment, ils élevaient peut-être une race comme le tête-d’habacuc ou le gailletin-des-Basses-Terres, qu’on n’avait pas besoin de tondre, mais ces races étaient rares, et un auteur intelligent les aurait sûrement citées.

Et la scène du chapitre cinq, quand Margot laisse les moutons se débrouiller tout seuls pendant qu’elle s’en va aux noix avec Roger… ben, c’était débile, non ? Les moutons auraient pu s’égarer n’importe où, et il fallait être crétin pour s’imaginer pouvoir trouver des noix en juin.

Elle lut encore un peu et songea : Oh, je vois. Hmm. Ha. S’agit pas du tout de noix, alors. Sur le Causse, on appelle ça « chercher des nids de coucou ».

Elle s’arrêta là pour descendre récupérer une bougie neuve, revint au lit, laissa ses pieds se réchauffer à nouveau et reprit sa lecture.

Margot devait-elle épouser le Guillaume boudeur aux yeux de nuit qui possédait déjà deux vaches et demie ou devait-elle se laisser fléchir par Roger qui l’appelait « mon orgueilleuse beauté » mais était à l’évidence un sale type parce qu’il montait un cheval noir et portait la moustache ?

Pourquoi croit-elle devoir épouser l’un ou l’autre ? se demanda Tiphaine. De toute manière, elle passe trop de temps à faire la moue, adossée dans une pose éloquente contre n’importe quoi. Personne ne travaille donc ? Et si elle s’habille tout le temps comme ça, elle va attraper un coup de froid.

C’était ahurissant tout ce que ces hommes enduraient. Mais ça donnait à réfléchir.

Elle souffla la bougie et sombra doucement sous l’édredon, un édredon blanc comme neige.

La neige recouvrait le Causse. Elle tombait autour des moutons qui, du coup, paraissaient d’un jaune sale. Elle recouvrait les étoiles mais luisait de sa propre lumière. Elle se collait aux fenêtres des demeures, voilait la lueur orangée des bougies. Mais elle ne risquait pas de recouvrir le château. Il se dressait sur une butte un peu à l’écart du village, tour de pierre qui régissait toutes les chaumières environnantes. On aurait dit les chaumières sorties de terre, mais le château, lui, il la clouait en place, la terre. Il proclamait : C’est ma propriété.

Dans sa chambre, Roland écrivait avec application. Il ignorait les coups de marteau dehors.

Annagramma, Pétulia, mademoiselle Trahison… Les lettres de Tiphaine étaient peuplées de gens éloignés aux noms étranges. Il essayait parfois de les imaginer et se demandait si elle les inventait. En principe, quand on faisait de la sorcellerie… ben, on l’affichait moins. C’était davantage…

« Tu as entendu, garnement ? lança tante Danuta d’une voix triomphante. Maintenant la porte est aussi bloquée de ce côté-ci ! Hah ! C’est pour ton bien, tu sais. Tu vas rester enfermé jusqu’à ce que tu te décides à t’excuser ! »

… un travail pénible, pour être honnête. Louable, assurément, avec les visites aux malades et tout, mais très prenant et pas particulièrement magique. Il avait entendu parler des « danses sans culotte » et avait fait son possible pour ne pas les imaginer, mais il n’existait de toute façon rien de tel, semblait-il. Même voler sur un balai avait l’air…