Выбрать главу

— Non ! » Tiphaine s’arrêta sur le sourire de Nounou. « Enfin, un peu, reconnut-elle.

— Et t’as peur de lui ?

— Oui.

— Ben, le pauvre, il a encore un peu d’mal. Il avait pourtant bien commencé avec les roses de glace et tout, et puis il a voulu te montrer ses muscles. Typique. Mais tu devrais pas avoir peur de lui. C’est lui qui devrait avoir peur de toi.

— Pourquoi ça ? Parce que je fais semblant d’être la femme aux fleurs ?

— Parce que t’es une fille ! Où on va, si une fille intelligente arrive pas à mener un gars par le bout du nez ? Il est toqué de toi. D’un mot, tu pourrais lui mener la vie dure. Tiens, quand j’étais jeune, un gars a failli s’jeter du haut du pont de la Lancre parce que j’avais repoussé ses avances !

— Ah bon ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’ai arrêté d’les repousser. T’vois, il avait l’air si mignon debout sur le pont, je m’suis dit : Il a un joli p’tit cul ou je m’y connais pas. » Nounou se renversa dans son fauteuil. « Et pense au pauvre Gredin. Il hésite pas à s’battre contre n’importe quoi. Mais la p’tite minette blanche d’Esmé lui a carrément sauté dessus, et maintenant le pauvre chéri entre plus ici sans jeter un coup d’œil depuis la porte pour vérifier si elle est pas là. Et tu devrais voir sa pauvre petite figure à ce moment-là. Toute plissée, évidemment, il pourrait la découper en morceaux d’une seule griffe, mais maintenant c’est plus possible parce qu’elle lui en a mis plein la vue.

— Ne me dites pas que je devrais arracher la figure à l’hiverrier, tout de même !

— Non, non, t’es pas obligée d’être aussi brutale. Donne-lui un p’tit espoir. Sois gentille mais ferme…

— Il veut m’épouser !

— Bien.

— Bien ?

— Ça veut dire qu’il veut rester amical. Dis pas non, dis pas oui. Conduis-toi comme une reine. Faut qu’il apprenne à t’respecter. Qu’esse-tu fais ?

— Je prends des notes, répondit Tiphaine en griffonnant dans son agenda.

— Pas besoin d’notes, mignonne, dit Nounou. Tout ça est écrit en toi, quèque part. Sur une page que t’as pas encore lue, m’est avis. Ce qui m’rappelle, t’as reçu ça pendant que t’étais partie. » Nounou farfouilla parmi les coussins de son fauteuil et pécha deux enveloppes. « C’est Shawn, mon gars, qu’est l’facteur, alors il savait que t’avais déménagé. »

Tiphaine les lui arracha presque de la main. Deux lettres ! « Tu l’aimes bien, hein ? Ton p’tit copain du château ? fit Nounou.

— C’est un ami qui m’écrit, rectifia Tiphaine avec hauteur.

— Voilà, c’est exactement la tête et la voix qu’il te faut pour l’hiverrier ! dit Nounou d’un air ravi. Oser te parler, pour qui il s’prend ? C’est comme ça qu’il faut faire !

— Je vais les lire dans ma chambre », annonça Tiphaine.

Nounou hocha la tête. « Une des filles nous a préparé un bon ragoût en cocotte, dit-elle (Nounou était connue pour ne jamais se rappeler les noms de ses belles-filles). Ta part est dans l’four. Moi, j’vais au bistro. On commence de bonne heure demain ! »

Seule dans sa chambre, Tiphaine lut la première lettre. Pour l’œil non averti, il ne se passait pas grand-chose sur le Causse. Le Causse échappait à l’Histoire. C’était un pays de petits événements. Tiphaine en lut le compte rendu avec plaisir.

La deuxième lettre ressemblait à première vue beaucoup à la première – jusqu’à l’épisode du bal.

Il était allé à un bal ! On l’avait donné chez le seigneur Plongeur, un voisin ! Il avait dansé avec sa fille, qui s’appelait Iode parce que le seigneur Plongeur trouvait que c’était un joli nom pour une fille ! Ils avaient dansé trois fois ! ! Et mangé de la glace ! ! Iode lui avait montré ses aquarelles ! ! !

Comment pouvait-il lui écrire des choses pareilles comme si de rien n’était ? ! ! !

Les yeux de Tiphaine passèrent à la suite, à des nouvelles banales comme le mauvais temps et ce qui était arrivé à la jambe de la vieille Agnès, mais les mots ne lui entraient pas dans la tête parce qu’elle l’avait en feu.

Danser avec une autre fille, pour qui il se prenait ?

Toi, tu as dansé avec l’hiverrier, rappela son troisième degré.

D’accord, mais… les aquarelles ?

L’hiverrier t’a montré les flocons, rappela le troisième degré.

Mais moi, c’était pour être polie, rien d’autre !

Peut-être que lui aussi.

D’accord, mais je connais ses tantes, se dit Tiphaine avec fureur. Elles ne m’ont jamais aimée parce que je ne suis qu’une petite paysanne ! En plus, le seigneur Plongeur est très riche et il n’a pas d’autre enfant que sa fille ! Elles sont en train de monter un coup !

Comment a-t-il pu écrire des choses pareilles, comme si manger de la glace avec une autre fille c’était parfaitement normal ! C’est aussi moche que… ben, quelque chose de très moche, au moins !

Quant à regarder ses aquarelles…

Ce n’est qu’un garçon avec qui tu corresponds, dit le troisième degré.

Oui, ben…

Oui, ben… quoi ? insista le troisième degré. Qui commençait à porter sur les nerfs de Tiphaine. Son propre cerveau devrait avoir la décence de la soutenir !

C’est juste « Oui, ben…» Vu ? songea-t-elle avec colère.

Tu n’es pas très raisonnable.

Ah, oui ? Ben, j’ai été raisonnable toute la journée ! Je suis raisonnable depuis des années ! Je crois avoir le droit de piquer une colère déraisonnable pendant cinq minutes, non ?

Il y a un ragoût en bas, et tu n’as rien avalé depuis le petit-déjeuner, fit observer le troisième degré. Tu te sentiras mieux après avoir mangé un morceau.

Comment pourrais-je manger du ragoût quand d’autres regardent des aquarelles ? Comment ose-t-il regarder des aquarelles ?

Mais le troisième degré avait raison – ce qui n’arrangeait d’ailleurs pas grand-chose. Si tu dois te sentir malheureuse et en colère, autant que ce soit le ventre plein.

Elle descendit et trouva la cocotte dans le four. Ça sentait bon. Que du meilleur pour la chère vieille M’man.

Elle ouvrit le tiroir des couverts pour prendre une cuiller. Il se coinça. Elle le secoua, tira dessus et lâcha quelques jurons, mais il resta coincé.

« C’est ça, vas-y, lança une voix dans son dos. Ça va sûrement t’aider. Pas de danger que t’aies le bon sens de passer la main sous le haut du meuble pour dégager délicatement le couvert qui bloque. Oh, non. Secoue le tiroir et jure un bon coup, voilà comment il faut faire ! »

Tiphaine se retourna.

Une femme maigrichonne à l’air fatigué se tenait près de la table de la cuisine. On aurait dit qu’elle s’était enveloppée dans un drap, et elle fumait une cigarette. Tiphaine n’avait encore jamais vu de femme fumer une cigarette, surtout une cigarette qui brûlait d’une grosse flamme rouge et qui crachait des étincelles.

« Qui vous êtes et qu’est-ce que vous faites dans la cuisine de madame Ogg ? » demanda-t-elle sèchement.

Cette fois, ce fut la femme qui parut surprise. « Tu m’entends ? dit-elle. Et tu me vois ?

— Oui, gronda Tiphaine. Et c’est une zone où on fait à manger, vous savez !

— Tu n’es pas censée me voir.

— Eh ben, je vous regarde !

— Minute, fit la femme en fronçant les sourcils. Tu n’es pas qu’humaine, hein… ? » Elle observa un moment Tiphaine en louchant curieusement puis reprit : « Oh, c’est toi. Je ne me trompe pas ? La nouvelle dame de l’Eté ?

— Ne vous occupez pas de moi. Vous êtes qui, vous ? répliqua Tiphaine. Et puis je n’ai fait qu’une seule danse !