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— Anoia, déesse des ustensiles qui se coincent dans les tiroirs, répondit la femme. Enchantée de te connaître. » Elle tira une autre bouffée de sa cigarette ardente qui vomit davantage d’étincelles. Certaines tombèrent par terre mais sans causer de dommages visibles.

« Il existe une déesse rien que pour ça ? s’étonna Tiphaine.

— Ben, je retrouve les tirebouchons perdus et tout ce qui roule sous les meubles, répondit Anoia d’un ton désinvolte. Des fois ce qui se perd aussi sous les coussins des sofas. On veut que je me charge des fermetures à glissière coincées, et j’y réfléchis. Mais je me manifeste le plus souvent chaque fois que des gens secouent des tiroirs coincés et invoquent les dieux. » Elle tira sur sa cigarette. « Tu as du thé ?

— Mais je n’ai invoqué personne, moi !

— Si, répliqua Anoia en rejetant d’autres étincelles. Tu as juré. Tôt ou tard, tous les jurons sont des prières. » Elle agita la main qui ne tenait pas la cigarette, et quelque chose dans le tiroir fit pling. « Maintenant, c’est arrangé. C’était la pelle à poisson. Tout le monde en a une et personne ne sait pourquoi. Quelqu’un est-il un jour sorti sciemment de chez lui pour aller acheter une pelle à poisson ? Moi, je ne crois pas. »

Tiphaine essaya d’ouvrir le tiroir. Il glissa aisément.

« Et ce thé… ? » rappela Anoia en s’asseyant.

Tiphaine mit la bouilloire à chauffer. « Vous êtes au courant pour moi ? demanda-t-elle.

— Oh oui, répondit Anoia. Ça faisait un moment qu’un dieu n’était pas tombé amoureux d’une mortelle. Tout le monde a envie de savoir comment ça va se terminer.

— Tombé amoureux ?

— Oh oui.

— Et vous voulez dire que les dieux observent ça ?

— Ben, évidemment, répondit Anoia. La plupart des dieux importants ne font rien d’autre ces temps-ci ! Mais je suis censée m’occuper des fermetures à glissière, oh oui, et j’ai les mains très engourdies avec ce froid ! »

Tiphaine jeta un coup d’œil au plafond désormais envahi de fumée.

« Ils regardent tout le temps ? demanda-t-elle, comme frappée d’horreur.

— J’ai entendu dire qu’ils te portent davantage d’intérêt qu’à la guerre au Klatchistan, pourtant très populaire, répondit Anoia en tendant ses mains rouges. Regarde, des engelures. Mais ils s’en fichent, évidemment.

— Même quand je fais ma… toilette ? »

La déesse éclata d’un rire méchant. « Oui. Et ils voient aussi dans le noir. Mieux vaut ne pas y penser. »

Tiphaine leva encore les yeux au plafond. Elle avait espéré prendre un bain ce soir.

« J’essayerai, dit-elle d’un ton lugubre avant d’ajouter : C’est… dur d’être une déesse ?

— Il y a de bons moments », répondit Anoia. Debout, le coude du bras terminé par la cigarette dans l’autre main en coupe, elle tenait le mégot ardent et étincelant tout près de son visage. Elle aspira alors une brusque bouffée, leva la tête et souffla un nuage de fumée vers la couche près du plafond. Des étincelles en tombèrent en pluie. « Ça ne fait pas longtemps que je m’occupe des tiroirs. J’étais avant une déesse des volcans.

— Ah bon ? dit Tiphaine. Je n’aurais jamais deviné.

— Eh oui. C’était un bon boulot, en dehors des cris, reprit Anoia avant d’ajouter d’un ton amer : Ha ! Et le dieu des tempêtes faisait toujours tomber sa pluie sur ma lave. C’est ça, les hommes, ma chère. Ça te pleut sur la lave.

— Et ça regarde des aquarelles. »

Les yeux d’Anoia s’étrécirent. « Les aquarelles de quelqu’un d’autre ?

— Oui !

— Les hommes ! Ils sont tous pareils. Suis mon conseil, chérie, et montre la porte à l’hiverrier. Ce n’est qu’un esprit élémental, après tout. »

Tiphaine lança un coup d’œil vers la porte.

« Flanque-le dehors, chérie, envoie-le paître et change les serrures. Qu’on ait donc l’été toute l’année comme les pays chauds. Du raisin partout, hein ? Des noix de coco dans tous les arbres ! Hah, quand j’étais dans la branche volcan, je ne pouvais plus bouger tellement il y avait de mangues. Fais ton deuil de la neige, du brouillard et de la gadoue. As-tu déjà le bidule ?

— Le bidule ? fit Tiphaine d’un air inquiet.

— Il va venir, j’imagine. Il paraît qu’il risque d’être un peu compliqué pour… Oups, j’entends que ça ferraille, dois filer, ne t’inquiète pas, je ne lui dirai pas où tu es…»

Elle disparut. La fumée aussi.

Ne voyant rien d’autre à faire, Tiphaine se servit une assiettée copieuse de viande et de légumes qu’elle mangea. Comme ça… elle arrivait maintenant à voir les dieux ? Et eux la connaissaient ? Et tout le monde voulait lui donner des conseils.

Ça n’était pas une bonne idée de se signaler à l’attention des puissants, avait dit son père.

Mais c’était impressionnant. Amoureux d’elle, hein ? Et le dire à tout le monde ? Mais il n’était en réalité qu’un esprit, aucunement un vrai dieu. Il ne savait que brasser du vent et de l’eau !

Tout de même… huh ! Certaines ont des esprits qui leur courent après ! Oh oui ! C’était quelque chose, non ? Si certains étaient assez bêtes pour aller danser avec des filles qui peignaient des aquarelles dans le but de mener les hommes honnêtes à leur perte, eh bien, elle pouvait, elle, prendre de haut des êtres qui valaient presque des dieux. Il faudrait qu’elle en parle dans une lettre, sauf qu’elle n’allait évidemment pas lui écrire maintenant. Hah !

Et à quelques kilomètres de là, Mémère Têtenoire, qui fabriquait elle-même ses pains de savon avec de la graisse animale et de la potasse extraite de cendres de plantes effectivement en pot, sentit qu’on lui arrachait des mains celui qu’elle tenait au moment où elle allait mettre des draps à bouillir. L’eau dans la lessiveuse gela aussi instantanément.

Étant une sorcière, elle lança aussitôt : « Y a un drôle de voleur dans l’coin ! »

Et l’hiverrier répondit : « Assez de potasse pour faire un homme ! »

CHAPITRE 8

LA CORNE D’ABONDANCE

Ce soir-là, une fois Nounou Ogg partie se coucher, Tiphaine prit le bain auquel elle aspirait. Ce n’était pas une mince affaire. D’abord, il fallait aller au fond du jardin descendre la baignoire de fer-blanc de son crochet à l’arrière des cabinets, puis la traîner dans la nuit noire et glacée jusqu’à sa place d’honneur devant le feu. Il fallait faire chauffer les bouilloires dans l’âtre et sur le fourneau noir de la cuisine, et obtenir ne serait-ce que dix centimètres d’eau à peu près chaude exigeait beaucoup d’efforts. Une fois le bain pris, il fallait en écoper toute l’eau pour la vider dans l’évier puis ranger la baignoire dans un coin en attendant qu’on la raccroche dehors le lendemain matin. Quitte à passer par toutes ces épreuves, autant se frotter à fond sans oublier un seul carré de peau.

Tiphaine prit une précaution de plus : elle écrivit PRIVE ! ! ! sur un bout de carton qu’elle coinça dans la lampe suspendue au centre de la pièce, de façon à ce qu’on ne puisse le lire que d’en haut. Elle n’était pas sûre que ça dissuaderait des dieux indiscrets, mais elle se sentit mieux après ça.

Elle dormit cette nuit-là sans rêver. Au matin, une couche de neige fraîche recouvrait les congères, et deux des petits-enfants de Nounou Ogg lui dressaient un bonhomme sur la pelouse. Ils entrèrent au bout d’un moment demander une carotte pour le nez et deux boulets de charbon pour les yeux.