Nounou emmena Tiphaine à Tranche, un village isolé où les habitants étaient toujours ravis et surpris de voir des gens auxquels ils n’étaient pas apparentés. Nounou passa tranquillement de chaumière en chaumière en suivant les chemins ouverts dans la neige, but assez de thé pour mettre à flot un éléphant et recourut à la sorcellerie par petites touches. La plupart du temps, ça se réduisait apparemment à des cancans, mais, une fois qu’on avait pigé le truc, on entendait la magie opérer. Nounou changeait la manière de voir des gens, même si ce n’était que pendant quelques minutes. Quand elle les quittait, ils se trouvaient un peu meilleurs. C’était faux, seulement ça leur faisait un sujet d’émulation, comme disait Nounou.
Suivit une autre nuit sans rêves, mais Tiphaine se réveilla d’un coup à cinq heures et demie en se sentant… bizarre.
Elle frotta la fenêtre pour la débarrasser du gel et vit le bonhomme de neige au clair de lune.
Pourquoi on fait ça ? se demanda-t-elle. Dès que la neige tombe, on en fait des bonshommes. On rend un culte à l’hiverrier, d’une certaine manière. On humanise la neige… on lui colle des yeux en charbon, un nez en carotte pour lui donner vie. Oh, et je vois que les enfants lui ont mis une écharpe autour du cou. C’est ce dont a besoin un bonhomme de neige : une écharpe pour lui tenir chaud…
Elle descendit dans la cuisine silencieuse et, faute de mieux à faire, nettoya la table. S’occuper les mains l’aidait à réfléchir.
Quelque chose avait changé, et c’était elle. Elle s’était inquiétée de ce qu’il ferait et de ce qu’il penserait, comme si elle n’était qu’une feuille au gré du vent. Elle redoutait d’entendre sa voix dans sa tête, là où il n’avait aucun droit de se trouver.
Enfin, pas maintenant. Plus maintenant.
C’était à elle de l’inquiéter, lui.
Oui, elle avait commis une erreur. Oui, c’était sa propre faute. Mais elle n’allait pas se laisser persécuter. On ne pouvait pas permettre à des garçons de s’amuser à faire tomber la pluie sur la lave des filles ni reluquer leurs aquarelles.
Trouve l’histoire, répétait toujours Mémé Ciredutemps. Elle croyait le monde farci de schémas d’histoires. Si vous les laissiez faire, elles prenaient possession de vous. Mais quand on les étudiait, quand on était au courant à leur sujet… on pouvait les utiliser, on pouvait les changer…
Mademoiselle Trahison était parfaitement au courant pour les histoires, pas vrai ? Elle les avait tissées comme une toile d’araignée pour se donner du pouvoir. Et elles étaient efficaces parce que les gens voulaient y croire. Et Nounou Ogg racontait aussi une histoire. La grosse, la joviale Nounou Ogg qui ne crachait pas sur un petit verre (ni sur un deuxième, merci infiniment), la grand-mère préférée de tout le monde… mais dont les petits yeux pétillants transperçaient les crânes et lisaient tous les secrets dans les têtes.
Même Mémé Patraque avait une histoire. Elle vivait dans la vieille cabane de berger, en haut des collines, où elle écoutait le vent souffler sur l’herbe. Elle était mystérieuse, solitaire – et les histoires s’élevaient jusqu’à elle, se regroupaient autour d’elle, toutes les histoires racontant qu’elle retrouvait les agneaux égarés quand bien même elle était déjà morte, toutes les histoires racontant qu’elle continuait de veiller sur les gens…
Tous voulaient que le monde soit une histoire, parce que les histoires devaient sonner juste et avoir du sens. Les gens voulaient que le monde ait un sens.
Eh bien, son histoire à elle ne serait pas celle d’une petite fille qui se faisait marcher sur les pieds. Ça n’avait aucun sens.
Sauf… qu’il n’était pas franchement mauvais. Les dieux de Mythologie, ils avaient l’air de piger le coup pour être humains – un peu trop humains parfois –, mais comment une tempête de neige ou une bourrasque le sauraient-elles ? L’hiverrier était dangereux et effrayant – mais on ne pouvait pas s’empêcher de le plaindre…
On tambourina à la porte de derrière. Tiphaine ouvrit et découvrit une grande silhouette en noir.
« Mauvaise adresse, dit-elle. Personne ici n’est même qu’un peu malade. »
Une main souleva la capuche noire et, de ses profondeurs, une voix siffla : « C’est moi, Annagramma ! Elle est là ?
— Madame Ogg n’est pas encore levée, répondit Tiphaine.
— Tant mieux. Je peux entrer ? »
À la table de la cuisine, au-dessus d’une tasse de thé qui la réchauffait, Annagramma révéla tout. La vie dans les bois ne se passait pas bien.
« Deux hommes sont venus me voir pour une imbécile de vache dont ils se croient tous les deux propriétaires ! dit-elle.
— C’est sûrement Jo Troubalais et Sournois Adam. Je t’ai aussi laissé un mot sur eux, rappela Tiphaine. Chaque fois que l’un ou l’autre est soûl, ils se disputent cette vache.
— Qu’est-ce que je suis censée y faire ?
— Hocher la tête et sourire. Attendre que la vache meure, disait toujours mademoiselle Trahison. Ou un des deux types. C’est la seule solution.
— Et une femme est passée me voir avec un cochon malade !
— Et qu’est-ce que tu as fait ?
— Je lui ai dit que je ne m’occupais pas des cochons ! Mais elle s’est mise à pleurer, alors j’ai essayé le Remède Universel de Bracelet.
— Tu as donné ça à un cochon ? s’offusqua Tiphaine.
— Ben, la sorcière à cochons se sert de magie, alors je ne vois pas pourquoi…, voulut se défendre Annagramma.
— Elle sait, elle, que ça marche !
— Il allait tout à fait bien quand je l’ai redescendu de l’arbre ! Ça n’était pas la peine qu’elle fasse tout ce foin ! Je suis sûre que ses poils vont repousser ! Avec le temps !
— Ça n’était pas un cochon tacheté, des fois ? Celui d’une femme qui louche ? demanda Tiphaine.
— Si ! Je crois bien ! C’est important ?
— Madame Lacolle est très attachée à ce cochon, répondit Tiphaine d’un air de reproche. Elle l’amène à la chaumière à peu près une fois par semaine. La plupart du temps, il a juste l’estomac dérangé. Elle lui donne trop à manger.
— Ah bon ? Alors je ne lui ouvrirai pas la prochaine fois, dit Annagramma d’un ton ferme.
— Non, fais-la entrer. En réalité, c’est parce qu’elle se sent seule et qu’elle veut bavarder.
— Ben, j’estime avoir mieux à faire de mon temps qu’écouter une vieille qui veut juste discuter », s’indigna Annagramma.
Tiphaine la regarda. Par où commencer, à part cogner la tête de la fille sur la table jusqu’à ce que le cerveau se mette en marche ?
« Écoute attentivement, ordonna-t-elle. Écoute-la, elle, je veux dire, pas seulement moi. Tu ne peux pas mieux employer ton temps qu’à écouter les vieilles dames qui ont envie de parler. Tout le monde raconte des choses aux sorcières. Alors écoute-les tous, tais-toi le plus souvent, réfléchis à ce qu’ils disent, comment ils le disent, et observe leurs yeux… Ça finit par ressembler à un grand puzzle, mais tu es la seule à voir toutes les pièces. Tu sauras ce qu’ils veulent que tu saches, ce qu’ils ne veulent pas que tu saches, et même ce qu’ils croient que personne ne sait. C’est pour ça qu’on fait la tournée des maisons. C’est pour ça que tu vas la faire jusqu’à ce que tu sois partie intégrante de leur vie.
— Tout ça pour gagner un peu de pouvoir sur une bande de fermiers et de paysans ? »
Tiphaine se retourna d’un bloc et flanqua un coup de chaussure si violent dans une chaise qu’elle en cassa un pied. Annagramma recula prestement.
« Pourquoi tu fais ça ?
— Tu es futée, devine !
— Oh, j’avais oublié… ton père est berger…
— Bien ! Tu t’en souviens ! » Tiphaine hésita. La certitude lui envahissait la tête, cadeau de son troisième degré. Elle connaissait soudain Annagramma.