Выбрать главу

« Et ton père à toi ? demanda-t-elle.

— Quoi ? » Annagramma se redressa instinctivement. « Oh, il possède plusieurs fermes…

— Menteuse ! »

Annagramma recula. « Tu en as du culot de me parler comme…

— Et toi de ne pas me dire la vérité ! »

Dans le silence qui s’installa, Tiphaine entendit tout : le léger crépitement du bois dans le fourneau, le bruit des souris dans la cave, sa propre respiration rugissant comme un océan dans une caverne…

« Il travaille pour un fermier, d’accord ? débita très vite Annagramma, qui parut aussitôt scandalisée par ses propres paroles. On n’a pas de terre, la chaumière n’est même pas à nous. Voilà la vérité, si c’est ce que tu veux. T’es contente, maintenant ?

— Non. Mais merci, dit Tiphaine.

— Tu vas le répéter aux autres ?

— Non. Ça n’a pas d’importance. Mais Mémé Ciredutemps veut que tu fasses du sale boulot, tu comprends ? Elle n’a rien contre toi…» Tiphaine hésita puis poursuivit : « Enfin, rien de plus que contre tout le monde. Elle veut juste démontrer à tous que le style de sorcellerie de madame Persoreille ne mène à rien. C’est tout elle, ça ! Elle n’a pas dit un mot contre toi, elle s’est contentée de te laisser obtenir exactement ce que tu voulais. C’est comme une histoire. Tout le monde sait que si on obtient exactement ce qu’on souhaite, ça tourne mal. Toi, tu souhaitais une chaumière. Et tu vas y mettre la pagaïe.

— J’ai seulement besoin d’un jour ou deux pour prendre le pli…

— Pourquoi ? Tu es une sorcière avec une chaumière. Tu es censée pouvoir te débrouiller ! Pourquoi l’accepter si tu n’en étais pas capable ? »

Tu es censée pouvoir te débrouiller, bergère ! Pourquoi l’accepter si tu n’en étais pas capable ?

« Alors tu ne vas pas m’aider ? » Annagramma jeta un regard noir à Tiphaine, puis son expression, fait exceptionnel, s’adoucit légèrement, et elle demanda : « Tu vas bien ? »

Tiphaine cligna des yeux. C’est horrible d’entendre sa propre voix revenir en écho depuis le fond de son cerveau.

« Écoute, je n’ai pas le temps, répondit-elle d’une petite voix. Peut-être que les autres peuvent… donner un coup de main, non ?

— Je ne veux pas qu’elles sachent ! » La panique inscrivit ses courbes sur la figure d’Annagramma.

Elle sait faire de la magie, songea Tiphaine. Mais elle n’est pas bonne en sorcellerie. Elle va tout bousiller. Elle va bousiller les gens.

Elle céda. « D’accord, je peux sans doute trouver un peu de temps : je n’ai pas beaucoup de boulot à Tir Noun Ogg. Et j’expliquerai la situation aux autres. Faut qu’elles le sachent. Elles donneront sûrement un coup de main. Tu apprends vite, tu pourrais assimiler les bases en une semaine ou à peu près. »

Tiphaine observa la figure d’Annagramma. Elle était bel et bien en train de cogiter ! Si elle était sur le point de se noyer et qu’on lui envoyait une corde, elle se plaindrait qu’elle ne soit pas de la bonne couleur…

« Ben, si c’est juste pour un coup de main…» fit Annagramma dont le visage s’éclaira.

On aurait presque admiré la fille pour la façon dont elle arrivait à réarranger le monde dans sa tête. Une autre histoire, songea Tiphaine ; entièrement consacrée à Annagramma.

« Oui, ce sera un coup de main, soupira-t-elle.

— On pourrait même peut-être dire aux gens que vous venez me voir pour apprendre, pourquoi pas ? » lança Annagramma d’un ton rempli d’espoir.

On disait qu’il fallait toujours compter jusqu’à dix avant de se mettre en colère. Mais quand on avait affaire à Annagramma, il fallait passer à des chiffres supérieurs, comme peut-être un million.

« Non, répondit Tiphaine. Je ne crois pas qu’on fera ça. C’est toi qui apprends. »

Annagramma ouvrit la bouche pour discuter, vit la tête de Tiphaine et se ravisa.

« Euh… oui, fit-elle. Évidemment. Euh… merci. »

Ça, c’était une surprise.

« Elles te donneront sûrement un coup de main, dit Tiphaine. Ça ne fera pas bonne impression si l’une de nous te lâche. »

À son grand étonnement, la fille pleurait réellement. « C’est que je ne croyais pas vraiment qu’elles étaient mes amies…» « Je ne l’aime pas, dit Pétulia, qui baignait jusqu’aux genoux dans les cochons. Elle m’appelle la sorcière à cochons.

— Ben, tu es une sorcière à cochons », fit observer Tiphaine, debout devant la porcherie. La grande cabane était bondée de porcs. Le bruit était aussi terrible que l’odeur. Une neige poudreuse comme de la poussière tombait dehors.

« Oui, mais quand c’est elle qui le dit, il y a beaucoup trop de cochon et pas assez de sorcière, répliqua Pétulia. Chaque fois qu’elle ouvre la bouche, j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de mal. » Elle agita la main devant la tête d’un cochon et marmonna quelques mots. Les yeux de l’animal tourneboulèrent et il ouvrit la gueule. Il eut droit à une bonne dose de liquide vert d’une bouteille.

« On ne va pas la laisser en baver, dit Tiphaine. Des gens pourraient en pâtir.

— Ben, ça ne serait pas notre faute, quand même ? » répliqua Pétulia en administrant son médicament à un autre cochon. Elle mit ses mains en coupe et brailla par-dessus le vacarme vers un homme à l’autre bout des parcs : « Fred, ceux-là, c’est fait ! » Puis elle passa par-dessus le muret du parc pour rejoindre Tiphaine, qui remarqua qu’elle avait coincé sa robe à la taille et qu’elle portait en dessous un pantalon de cuir épais.

« Ils font un drôle de ramdam, ce matin, commenta-t-elle. On dirait qu’ils commencent à s’exciter.

— S’exciter ? fit Tiphaine. Oh… oui.

— Écoute, on entend les verrats brailler dans leur cabane. Ils sentent le printemps.

— Mais on n’est pas encore au Porcher !

— C’est après-demain. N’importe comment, le printemps dort sous la neige, comme le répète toujours mon père », dit Pétulia en se lavant les mains dans un seau.

Pas de « hum », fit observer le troisième degré de Tiphaine. Quand elle travaille, Pétulia oublie les « hum ». Elle n’a aucun doute sur rien quand elle travaille. Elle se tient droite. C’est elle qui dirige.

« Écoute, ce sera notre faute si on voit quelque chose qui cloche et qu’on n’y fait rien, dit Tiphaine.

— Oh, encore Annagramma. » Pétulia haussa les épaules. « Écoute, je pourrai y passer peut-être une fois par semaine après le Porcher et lui montrer quelques bases. Tu es contente, comme ça ?

— Je suis sûre qu’elle t’en remerciera.

— Moi, je suis sûre que non. Tu as demandé aux autres ?

— Non, je me suis dit qu’elles accepteraient sans doute aussi quand elles sauraient que tu es d’accord.

— Hah ! Ben, on pourra au moins dire qu’on a essayé, j’imagine. Tu sais, je croyais Annagramma vraiment forte parce qu’elle connaissait des tas de mots et lançait des sortilèges qui en mettaient plein la vue. Mais montre-lui un cochon malade et elle n’est plus bonne à rien ! »

Tiphaine lui raconta le coup du cochon de madame Lacolle, et Pétulia parut choquée.

« On ne peut pas accepter des trucs pareils, dit-elle. Dans un arbre ? J’essayerai peut-être de faire un saut dans l’après-midi, alors. » Elle hésita. « Tu sais que ça ne va pas faire plaisir à Mémé Ciredutemps. Est-ce qu’on tient à se retrouver coincées entre madame Persoreille et elle ?

— Est-ce qu’on agit comme il faut ou pas ? répliqua Tiphaine. De toute manière, quel est le pire qu’elle pourrait nous faire ? »