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Le vent fit tomber de la neige des arbres à proximité. Les étoiles clignotaient. Rien d’autre ne bougeait.

« Vous êtes là, insista Tiphaine. Vous m’avez mis des pensées dans la tête. Ma propre voix m’a parlé. Ça ne se reproduira plus. Maintenant que je connais la sensation, je vous empêcherai d’entrer en moi. Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le tout de suite. Quand je partirai d’ici, je vous fermerai mon esprit. Je ne vous laisserai pas…»

Quelle impression ça fait d’être aussi impuissante, petite bergère ?

« Vous êtes l’Été, c’est ça ? » demanda Tiphaine.

Et toi comme une petite fille qui s’habille avec les vêtements de sa mère, ses petits pieds dans des chaussures trop grandes, la robe qui traîne dans la poussière. Le monde va geler à cause d’une jeune imbécile…

Tiphaine fit… quelque chose qu’elle n’aurait su décrire, et la voix finit en bourdonnement d’insecte au loin.

La colline baignait dans la solitude et le froid. Et on n’avait d’autre choix que continuer. On pouvait hurler, pleurer et taper du pied, mais ça n’avançait pas à grand-chose à part se réchauffer. On pouvait trouver ça injuste, ce qui était vrai, mais l’univers s’en fichait parce que la justice ne signifiait rien pour lui. Voilà le gros hic quand on était sorcière. C’était à soi de décider.

Toujours à soi.

Vint la veille du Porcher, avec encore de la neige et quelques cadeaux. Mais rien du pays, même si de rares voitures réussissaient à passer. Tiphaine se dit qu’il y avait sans doute une bonne raison à ça et s’efforça d’y croire.

C’était le jour le plus court de l’année, ce qui était pratique car il coïncidait pile avec la nuit la plus longue. On était au cœur de l’hiver, mais Tiphaine ne s’attendait pas au cadeau qui arriva le lendemain.

Il avait neigé dru, mais le ciel en soirée était rose, bleu et glacial.

Il tomba du ciel rose dans un sifflement et atterrit dans le jardin de Nounou Ogg, où il souleva une gerbe de gadoue et laissa un grand trou.

« Ben, on peut dire adieu aux choux », commenta Nounou qui regardait par la fenêtre.

De la vapeur montait du trou quand elles sortirent et il flottait une forte odeur de bourgeons.

Tiphaine fouilla des yeux à travers la vapeur. De la saleté et des tiges végétales couvraient l’objet, mais elle distingua quelque chose d’arrondi.

Elle se laissa glisser un peu plus dans le trou jusqu’auprès du mystérieux projectile, dans la boue et la vapeur. Il n’était plus très chaud à présent, et, tandis qu’elle le grattait pour enlever la saleté, elle sentit peu à peu monter en elle le sentiment désagréable qu’elle en connaissait la nature.

C’était, elle n’en doutait pas, le bidule dont avait parlé Anoia. Il avait l’air pas mal mystérieux. Et, alors qu’il émergeait de la boue, elle sut qu’elle l’avait déjà vu…

« Ça va, en bas ? J’te vois pas, avec toute cette vapeur ! » s’inquiéta Nounou. Manifestement, les voisins avaient accouru : ça jacassait avec excitation.

Tiphaine nettoya rapidement la boue et les choux écrasés du projectile. « Je crois que ça risque d’exploser, lança-t-elle. Dites à tout le monde de se mettre à couvert dans les maisons ! Ensuite tendez votre bras dans le trou et attrapez ma main, vous voulez bien ? »

Elle entendit des cris au-dessus d’elle, puis des bruits de course. La main de Nounou Ogg apparut, s’agita dans la brume, et leurs efforts conjugués permirent à Tiphaine de s’extraire de la cavité.

« On va s’cacher sous la table de la cuisine ? » demanda Nounou tandis que Tiphaine s’efforçait du revers de la main de chasser saleté et choux de sa robe. Puis la sorcière fit un clin d’œil. « Si ça doit réellement exploser, hein ? »

Son fils Shawn apparut à l’angle de la maison, un seau d’eau dans chaque main, et s’arrêta, l’air déçu de n’avoir pas à s’en servir.

« Qu’est-ce que c’était, m’man ? » haleta-t-il.

Nounou regarda Tiphaine, qui répondit : « Euh… un caillou géant est tombé du ciel.

— Les cailloux géants, ça tient pas dans l’ciel, mademoiselle ! fit observer Shawn.

— M’est avis que c’est pour ça que çui-là est tombé, mon garçon, répliqua sèchement Nounou. Si tu veux t’rendre utile, t’as qu’à monter la garde et veiller à ce que personne s’en approche.

— Qu’est-ce que j’fais si ça explose, m’man ?

— Viens me l’dire, d’accord ? » répondit Nounou.

Elle fit entrer en hâte Tiphaine dans la chaumière et referma la porte derrière elles. « J’suis une horrible vieille menteuse, Tiph, dit-elle, et j’sais reconnaître quand on me ment. Qu’est-ce qu’y a là-dedans ?

— Ben, je ne crois pas que ça va exploser, reconnut Tiphaine. Et si jamais ça explosait, le pire qui nous arriverait, d’après moi, ce serait d’être couvertes de salade de chou. Je crois que c’est la corne d’abondance. »

Des voix retentirent dehors, et la porte s’ouvrit à la volée.

« Bénie soit cette maison, lança Mémé Ciredutemps en tapant des pieds pour faire tomber la neige de ses chaussures. Ton gars m’a dit que j’devais pas entrer, mais j’crois qu’il avait tort. J’suis venue aussi vite que j’ai pu. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— On a des cornes d’abondance, répondit Nounou, mais j’sais pas ce que c’est. »

Plus tard le même soir. Elles avaient attendu qu’il fasse noir pour sortir la corne d’abondance du trou. Elle était beaucoup plus légère que ne l’avait cru Tiphaine ; à la vérité, elle donnait l’impression d’un objet très, très lourd qui, pour une raison personnelle, était devenu léger l’espace d’un instant.

Elle reposait à présent sur la table de la cuisine, entièrement nettoyée de la boue et des choux. Tiphaine lui trouvait un air vaguement vivant. Elle était chaude au toucher et paraissait vibrer légèrement sous ses doigts.

« D’après Commelautre, dit-elle avec le Mythologie ouvert sur ses genoux à la page représentant la Dame de l’Été, le dieu Io l’Aveugle a créé la corne d’abondance à partir d’une corne de la chèvre magique Almeg pour nourrir les deux enfants qu’il a eus de la déesse Bissonomie, qui a plus tard été changée en pluie d’huîtres par Épidite, dieu de tout ce qui a la forme d’une pomme de terre, parce qu’elle avait insulté Resonata, déesse des belettes, en jetant une taupe vers son ombre. C’est maintenant l’insigne de fonction de la déesse de l’Été.

— J’ai toujours dit qu’y avait bien trop d’ces machins-là dans le temps », fit observer Mémé Ciredutemps.

Les sorcières ne quittaient pas la chose des yeux. Elle ressemblait effectivement un peu à une corne de chèvre, mais en beaucoup plus grand.

« Comment ça marche ? » demanda Nounou Ogg. Elle se fourra la tête à l’intérieur et brailla : « Hé ho ! » Des « hé ho » lui revinrent en écho pendant un long moment, comme s’ils étaient allés bien plus loin qu’on ne s’y serait attendu.

« Pour moi, ça ressemble à un gros coquillage », tel était l’avis de Mémé Ciredutemps. La chatonne Toi tournait à pas feutrés autour de l’objet géant qu’elle reniflait délicatement. (Gredin se cachait derrière les casseroles sur l’étagère du haut. Tiphaine vérifia.)

« Je pense que personne ne le sait, répondit Tiphaine à la question de Nounou. Mais ça s’appelle aussi cornucopia.

— Un cor ? On peut jouer de la musique avec ? demanda Nounou.

— Je ne crois pas, répondit Tiphaine. Ça contient… euh… des choses.