— Quoi, comme choses ? fit Mémé Ciredutemps.
— Ben, techniquement… tout, répondit Tiphaine. Tout ce qui pousse. »
Elle leur montra l’illustration du livre. Toutes sortes de fruits, de légumes et de grains s’écoulaient de l’ouverture béante de la corne d’abondance.
« Surtout des fruits, tout d’même, fit observer Nounou. Pas beaucoup de carottes, mais j’imagine qu’elles sont au fond dans le bout pointu. Sont plus faciles à caser là-haut.
— Un peintre typique, dit Mémé. Il a peint tout ce qu’est tape-à-l’œil devant. Trop fier pour peindre une brave patate ! » Elle donna à la page de petits coups d’un doigt accusateur. « Et ces chérubins ? On va pas y avoir droit aussi, dis ? J’aime pas voir ça, moi, des bébés qui volent dans les airs.
— Ils figurent beaucoup dans les vieux tableaux, expliqua Nounou Ogg. On les peint pour signaler que c’est de l’Art et pas seulement des images cochonnes de dames avec pas grand-chose sur le derrière.
— Ben, moi, j’suis pas dupe, répliqua Mémé Ciredutemps.
— Vas-y, Tiph, essaye un coup, dit Nounou en faisant le tour de la table.
— Je ne sais pas comment m’y prendre ! répondit Tiphaine. Il n’y a pas de mode d’emploi ! »
Et alors, trop tard hélas, Mémé s’écria : « Toi ! Sors de là ! »
Mais, sur un petit coup de queue, la chatonne blanche entra au petit trot dans la corne.
Elles tapèrent dessus. Elles la retournèrent et la secouèrent. Elles essayèrent de crier dedans. Elles déposèrent une soucoupe de lait devant et attendirent. La minette ne revint pas. Puis Nounou Ogg poussa doucement dedans un balai à franges qui, ce qui n’étonna personne, s’enfonça beaucoup plus loin à l’intérieur de la corne qu’il n’y avait de corne à l’extérieur.
« Elle sortira quand elle aura faim, dit-elle d’un ton rassurant.
— Pas si elle trouve quèque chose à manger là-dedans, répliqua Mémé Ciredutemps en fouillant l’obscurité des yeux.
— Ça m’étonnerait qu’elle trouve des aliments pour chat, dit Tiphaine en examinant l’illustration de près. Mais il peut y avoir du lait.
— Toi ! Sors de là tout d’suite », ordonna Mémé d’une voix à ébranler les montagnes.
Un miip lui répondit au loin.
« Elle est peut-être coincée, non ? suggéra Nounou. J’veux dire, c’est comme une spirale, ça devient plus petit au bout, pas vrai ? Les chats sont pas très forts pour reculer. »
Tiphaine vit la tête que faisait Mémé et soupira. « Les Feegle ? lança-t-elle à la cantonade. Je sais que certains d’entre vous sont ici. Sortez, s’il vous plaît ! »
Des Feegle apparurent de derrière chaque bibelot. Tiphaine tapota la corne d’abondance.
« Est-ce que vous pouvez sortir un petit chat de là-dedans ? demanda-t-elle.
— C’eut tout ? Win, nae problemo, répondit Rob Deschamps. J’espaerwas quaet chose mwins facile ! »
Les Nac mac Feegle disparurent dans la corne au petit trot. Leurs voix s’estompèrent.
Les sorcières attendirent.
Elles attendirent encore un peu.
Et encore.
« Les Feegle ! » cria Tiphaine dans le trou.
Elle crut entendre très loin un tout petit : « Miyards ! »
« Si ça peut produire du grain, ils ont peut-être déniché de la bière là-dedans, reprit Tiphaine. Et ça veut dire qu’ils videront les lieux seulement quand ils auront aussi vidé la bière !
— Les chats, ça vit pas d’un bol de bière ! répliqua sèchement Mémé Ciredutemps.
— Ben, moi, j’en ai ras l’bol d’attendre, dit Nounou. Regardez, y a aussi un p’tit trou dans le bout pointu. J’vais souffler dedans ! »
Du moins, elle essaya. Ses joues se gonflèrent et rougirent, ses yeux lui sortirent des orbites, et il parut évident que si la corne n’explosait pas, ce serait elle, et ce fut à cet instant que la corne céda. On entendit un grondement lointain et indubitablement torsadé qui devint de plus en plus fort.
« J’vois toujours rien », dit Mémé en regardant dans l’ouverture béante de la corne.
Tiphaine la tira en arrière au moment où Toi fusait au galop de la corne d’abondance, la queue toute droite et les oreilles plaquées sur le crâne. Elle glissa sur la table, bondit sur la robe de Mémé Ciredutemps, lui grimpa en catastrophe sur l’épaule, se retourna et cracha d’un air de défi.
Sur un cri de « Miyaaaaaaaards ! » les Feegle jaillirent à leur tour en masse de la corne.
« Derrière le divan, tout l’monde ! hurla Nounou. Vite ! »
Le grondement ressemblait maintenant au tonnerre. Il s’enfla, s’enfla puis…
… cessa.
Dans le silence, trois chapeaux pointus émergèrent de derrière le divan. De petites têtes bleues émergèrent de partout.
Retentit alors un bruit ressemblant beaucoup à pouaît ! Un petit objet roula de l’extrémité de la corne et tomba par terre. Un ananas riquiqui tout desséché.
Mémé Ciredutemps épousseta un peu sa robe.
« Tu ferais bien d’apprendre à t’en servir, dit-elle à Tiphaine.
— Comment voulez-vous que j’apprenne ?
— T’en as aucune idée ?
— Non !
— Ben, ce machin est arrivé pour toi, ma p’tite, et il est dangereux ! »
Tiphaine saisit avec précaution la corne d’abondance, qui lui donna une fois encore l’impression d’un objet terriblement lourd feignant avec un grand succès la légèreté.
« Lui faut p’t-être un mot magique, suggéra Nounou Ogg. Ou alors y a un point précis où il faut appuyer…»
Tandis que Tiphaine tournait la corne à la lumière, quelque chose brilla fugitivement.
« Attendez, on dirait des mots », fit-elle. Elle lut :
Tout ce que tu désires, je donne sur un nom, murmura la mémoire du docteur Billebaude.
La ligne suivante disait :
Je grandis, je rétrécis, traduisit le docteur Billebaude.
« Je crois que j’ai peut-être une idée, dit-elle avant de déclarer en mémoire de mademoiselle Trahison : Casse-croûte au jambon ! Avec moutarde ! »
Rien ne se produisit.
Puis le docteur Billebaude traduisit paresseusement, et Tiphaine reprit : « ’Ενα σαντουιτς του ξαμπον με μουταρδι ! »
Avec un fwlap, un casse-croûte au jambon vola hors de la corne d’abondance avant d’être adroitement attrapé par Nounou, qui mordit dedans.
« Pas mauvais du tout ! annonça-t-elle. Essaye encore un peu !
— Δωσε μσμ πολλα σαυσυιτξ Χαμπωυ ! » lança Tiphaine. Suivit un bruit comme on en obtient quand on dérange une caverne remplie de chauve-souris.
« Arrêtez ! » hurla-t-elle, mais rien ne s’arrêta. Puis le docteur Billebaude chuchota quelques mots et elle brailla : « Mην περισσοτερο σαντουιτς των ξαμποv ! »
Des casse-croûte arrivèrent en masse. Le tas atteignait le plafond, pour tout dire. Seul le sommet du chapeau de Nounou Ogg était visible, mais des sons étouffés filtraient de plus profond dans le tas.
Un bras jaillit, et Nounou força le passage à travers le mur de pain et de cochon en tranches en mastiquant d’un air songeur. « Pas de moutarde, je note. Hmm. Ben, on voit au moins que tout le monde ici a de quoi dîner ce soir, dit-elle. Et je m’dis que j’vais devoir préparer d’la soupe pour un régiment. Mais vaut mieux pas recommencer ce truc-là ici, d’accord ?