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— J’aime pas ça du tout, lança sèchement Mémé Ciredutemps. D’où ça vient, tout ça, hein ? Des aliments magiques, ç’a jamais bien nourri l’monde !

— C’est pas d’la magie, c’est un truc de dieu, rectifia Nounou Ogg. Comme d’la matière céleste, un truc comme ça. J’imagine que c’est en firmament brut. »

En réalité, ce n’est qu’une métaphore vivante de la fécondité infinie du monde naturel, souffla le docteur Billebaude dans la tête de Tiphaine.

« Les matières, on les reçoit pas du ciel, objecta Mémé.

— Ça s’passait dans les pays étrangers, y a longtemps, expliqua Nounou en se tournant vers Tiphaine. Si j’étais toi, chérie, je l’emporterais demain dans les bois pour voir de quoi elle est capable. Mais, si ça t’ennuie pas, j’aimerais beaucoup du raisin frais, là maintenant.

— Gytha Ogg, tu peux pas te servir d’la corne d’abondance des dieux comme… comme d’un garde-manger ! dit Mémé. L’histoire des pieds, c’était déjà pas fameux !

— Mais c’en est un, répliqua Nounou d’un air innocent. C’est le garde-manger. Comme qui dirait tout ce qui attend de pousser le printemps prochain. »

Tiphaine posa délicatement la corne. Elle lui trouvait un côté… vivant. Elle se demandait s’il s’agissait uniquement d’un outil magique. L’objet avait l’air d’écouter.

Sitôt que la corne toucha le plateau de la table, elle se mit à rapetisser jusqu’à atteindre la taille d’un petit vase.

« Aescuseu mi…, lança Rob Deschamps. Cha faet de la biaere ?

— De la bière ? » répéta Tiphaine sans réfléchir.

Suivit un bruit d’écoulement. Tous les yeux se tournèrent vers le vase. Un liquide brun écumait par-dessus le bord.

Puis tous les yeux se tournèrent vers Mémé Ciredutemps, qui haussa les épaules.

« Me regardez pas, dit-elle avec aigreur. Vous allez en boire, de toute façon ! »

Elle est vivante, songeait Tiphaine tandis que Nounou Ogg partait en hâte chercher d’autres chopes. Elle apprend. Elle a appris ma langue…

Vers les minuit, Tiphaine se réveilla parce qu’elle avait un poulet blanc sur la poitrine. Elle le chassa, puis baissa la main vers ses pantoufles et ne trouva que des poulets. Quand elle alluma la bougie, elle vit une demi-douzaine de poulets au pied du lit. Le plancher disparaissait sous les poulets. L’escalier aussi. Toutes les pièces du rez-de-chaussée aussi. Dans la cuisine, les poulets avaient débordé dans l’évier.

Ils ne faisaient pas beaucoup de bruit, juste le cooot que lâche régulièrement un poulet quand il est un peu indécis, autant dire quasiment tout le temps.

Les poulets se déplaçaient patiemment en traînant la patte pour faire de la place. Coot. Cela parce que la corne d’abondance, à présent un peu plus grande qu’un poulet adulte, en crachait doucement un toutes les huit secondes. Coot.

Sous les yeux de Tiphaine, un nouveau volatile atterrit sur la montagne de casse-croûte au jambon. Coot.

Isolée au sommet de la corne d’abondance, Toi paraissait très intriguée. Coot. Au milieu de tout ça, Mémé Ciredutemps ronflait doucement dans le grand fauteuil, entourée de poulets fascinés. Coot. En dehors des ronflements, du chœur de coot et du bruissement des poulets qui se déplaçaient, tout baignait dans le calme et la lueur des bougies. Coot.

Tiphaine jeta un regard noir à la jeune chatte. Elle se frottait contre n’importe quoi quand elle voulait qu’on lui donne à manger, non ? Coot. Et elle lâchait des miip, non ? Coot. Et la corne d’abondance savait déchiffrer les langues, non ?

Coot.

Elle murmura donc : « Plus de poulets. » Au bout de quelques secondes le flot de poulets s’interrompit. Coot.

Mais elle ne pouvait pas en rester là. Elle secoua Mémé par l’épaule et, alors que la vieille femme se réveillait, elle lui dit : « Bonne nouvelle, une grande partie des casse-croûte au jambon a disparu… euh…»

Coot.

CHAPITRE 9

LES POUSSES VERTES

Il faisait beaucoup plus froid le lendemain matin, un froid morne, inerte, pratiquement capable de geler les flammes d’un feu.

Tiphaine fit atterrir le balai entre les arbres à quelque distance de la chaumière de Nounou Ogg. La neige ici ne s’était pas trop entassée, mais elle montait jusqu’aux genoux et le froid lui donnait un craquant qui la fit crépiter comme du pain rassis quand Tiphaine marcha dedans.

Elle venait en théorie dans les bois pour comprendre le fonctionnement de la corne d’abondance, mais en réalité pour s’en débarrasser. Les poulets n’avaient pas trop contrarié Nounou Ogg. Après tout, elle se trouvait maintenant à la tête de cinq cents volailles qui faisaient pour l’heure le pied de grue dans son appentis en lâchant des coot. Mais les planchers étaient dans un état épouvantable, des déjections tapissaient même les rampes d’escalier. Et si, comme le fit remarquer Mémé Ciredutemps (tout bas), quelqu’un avait dit « requins » ?

La corne d’abondance sur les genoux, Tiphaine resta assise sur une souche au milieu des arbres enneigés. Autrefois, la forêt était jolie. Aujourd’hui, elle était détestable. Des troncs noirs sur fond de congères, un monde rayé de noir et blanc, des barreaux sur fond de lumière. Elle avait grande envie d’horizons.

Marrant… la corne d’abondance était toujours très légèrement chaude, même dehors, et paraissait savoir à l’avance quelle taille elle devait prendre. Je grandis, je rétrécis, songea Tiphaine. Et moi, je me sens toute petite.

Quoi ensuite ? Quoi maintenant ? Elle n’avait pas cessé d’espérer que le… le pouvoir lui tomberait dessus, tout comme la corne d’abondance. Mais non.

Il y avait de la vie sous la neige. Elle le sentait dans les extrémités de ses doigts. Quelque part là-dessous, hors de portée, se trouvait le véritable été. En se servant de la corne comme d’une pelle, elle gratta la neige et la déblaya jusqu’à ce qu’elle atteigne des feuilles mortes. Ça vivait là-dessous, dans l’entrelacs blanc de moisissures et de nouvelles racines pâles. Un ver à demi gelé s’éloigna lentement en rampant et se réfugia sous un squelette de feuille aussi fin que de la dentelle. À côté se trouvait un gland.

Les bois n’étaient pas silencieux. Ils retenaient leur souffle. Ils l’attendaient, elle, et elle ne savait pas quoi faire.

Je ne suis pas la Dame de l’Été, se dit-elle. Je ne pourrai jamais l’être. J’occupe ses chaussures, mais je ne serai jamais elle. J’arriverais peut-être à faire pousser quelques fleurs, mais jamais à l’incarner. Elle parcourt le monde, et des océans de sève montent dans ces arbres morts, un mil-lion de tonnes d’herbe pousse en une seconde. Est-ce que je peux faire ça ? Non. Je suis une enfant stupide qui connaît une poignée de tours, c’est tout. Je ne suis que Tiphaine Patraque, et ça me rend patraque de ne pas rentrer chez moi.

Prise d’un sentiment coupable vis-à-vis du ver, elle souffla un peu d’air chaud sur le terreau puis remit les feuilles en place pour le recouvrir. Pendant l’opération se produisit un petit bruit mouillé, comme un claquement de doigts de grenouille, et le gland se fendit. Une pousse blanche s’en échappa et, sous ses yeux, poussa de plus d’un centimètre.

Elle creusa aussitôt avec les doigts un trou dans la moisissure, y fourra le gland et remit en place le terreau, qu’elle tassa.