– Madame, vous permettez? interrompit le Gascon.
– Dites!
– Je vous avais juré de ne point interroger vos serviteurs, mais je ne vous avais nullement promis de ne point questionner les autres personnes qui étaient à même de me donner sur vous les renseignements que la passion que vous m’aviez inspirée me forçait à leur demander.
Tout en accentuant son sourire, Mme de Chevreuse poursuivit:
– Le gentilhomme qui vient de vous amener ici avait raison.
– Le comte Capeloni…
– Oui. Il me disait que vous étiez plein de finesse.
– Ce n’est pas ma faute. Dans tout l’Agenais, nous sommes ainsi.
– Ne vous en défendez pas, c’est une qualité de plus à votre actif et je suis la dernière à m’en plaindre. D’autant plus que vous survenez ici à un moment où j’ai besoin d’avoir à mes côtés un ami, un défenseur qui allie à un courage absolu une adresse sans égale.
– Madame, vous me faites peur, observa le Gascon.
– Pourquoi donc?
– Un dévouement sans limites, j’en suis capable, surtout quand c’est vous qui me le demandez… Un courage absolu, mon Dieu, je ne voudrais pas avoir l’air de me vanter, mais, mordious! je crois que je le possède. D’ailleurs, parmi les Gascons, c’est une qualité qui n’a rien d’exceptionnel. Nous sommes tous braves en naissant et on ne peut faire moins en grandissant de le devenir davantage?
» Quant à l’adresse sans égale, ça, madame, je ne veux pas trop m’avancer. Il me suffit de vous dire que je ferai de mon mieux pour vous servir.
– J’en suis sûre, répondit la duchesse et voilà pourquoi je n’hésite plus un seul instant à vous révéler ce que j’attends de vous.
Le jeune Gascon était tellement empoigné par son interlocutrice et tellement désireux de ne point perdre la moindre parole qu’elle allait prononcer, qu’il s’avança encore vers Marie, jusqu’à la toucher.
– Mon cher chevalier, attaqua-t-elle, vous avez peut-être été surpris de constater que je vous recevais dans cette vieille maison…
– Pas du tout, protesta Gaëtan. L’amour n’adore-t-il pas le mystère?
– Et même, souligna la duchesse, il l’ordonne, parfois… Mais ce n’est point là le vrai motif qui fait que nous nous sommes rencontrés ici. Une de mes amies a eu l’imprudence de se laisser conter fleurette par un galant pendant l’absence d’un mari parti pour un long voyage. Il en est résulté pour la pauvre femme des suites telles qu’il est absolument indispensable de les dissimuler à tous. Aussi est-elle venue se cacher dans cette maison qui m’appartient et où tout a été préparé de façon que personne n’y soupçonne sa présence.
Tout en baissant la voix, comme pour donner plus de poids à sa révélation, Mme de Chevreuse ajouta:
– L’enfant va naître cette nuit.
La figure de Castel-Rajac s’éclaira d’un franc sourire et, sur un ton plaisant, il s’écria:
– Ah ça! madame, auriez-vous l’intention de m’en faire endosser la paternité?
– Pas du tout, répliqua Mme de Chevreuse, en partageant la gaieté de son amoureux. Il s’agit seulement que vous m’aidiez à le faire disparaître…
– Mordious!
– Quand je dis «disparaître», j’emploie un terme impropre, car mon amie tient essentiellement à ce que cet enfant, qu’elle ne peut garder près d’elle, soit bien élevé, bien traité et n’ait surtout que de bons exemples sous les yeux.
– Très bien, approuvait le Gascon.
Marie de Rohan reprenait:
– Aussi, lorsque votre ami l’Italien…
– Le comte?
– Oui, le comte, est venu m’annoncer qu’il avait soupé avec vous dans une hostellerie de Dampierre, tout de suite j’ai pensé que vous m’étiez envoyé par la Providence.
– Madame, déclarait Gaëtan, je ne demande pas mieux de faire pour ce petit tout ce qu’il dépendra de moi, puisque c’est vous qui me le demandez… Mais je ne puis, pourtant, être sa nourrice!
Tout en lui donnant une tape amicale sur la main, la duchesse, de plus en plus amusée, reprenait:
– Je ne vous le demande pas non plus! Je désirerais plutôt que vous soyez son grand frère, et que, l’élevant à votre image, vous en fassiez, non pas un freluquet de Cour, mais un fier et beau gentilhomme, et que vous soyez toujours prêt à le défendre au cas où il serait menacé.
– Madame, dit Castel-Rajac, gravement, cette fois, la mission que vous me faites l’honneur de me confier est trop noble pour que je ne l’accepte pas sur-le-champ. Je me charge de l’enfant! Je m’engage à tout mettre en œuvre pour qu’il soit un jour ce que vous désirez. Mais, par exemple, je me demande où et comment je vais l’emporter?
– Écoutez-moi, demanda Mme de Chevreuse, devenue, elle aussi, très sérieuse. Dès que l’enfant sera venu au monde, nous partirons immédiatement pour votre pays.
– Nous partirons! s’exclama le chevalier, en tressaillant d’allégresse.
– Oui, précisa la belle Marie. L’enfant, la femme qui doit lui donner le sein pendant le voyage, vous et moi.
– Dieu soit loué! s’exclama le Gascon avec enthousiasme.
– Vous le remercierez encore bien davantage, insinua Mme de Chevreuse, lorsque je vous aurai dit que mon séjour dans votre pays est appelé à se prolonger assez longtemps pour que nous ayons l’occasion de nous rencontrer très souvent.
– Tous les jours, je l’espère…, déclara galamment Castel-Rajac.
Mme de Chevreuse, se redressant, dit d’un ton presque solennel qui contrastait avec ses précédentes allures si gentiment familières:
– Maintenant, chevalier, je me vois dans l’obligation d’exiger de vous un serment, celui de ne chercher jamais à savoir quel est l’enfant que je vous confie et pour lequel on vous fera parvenir chaque année une somme destinée à son entretien.
– Madame, répliqua Castel-Rajac, l’enfant, je l’accepte, mais, la somme, je la refuse. Moi, je ne fais pas les choses à moitié. Nous ne sommes pas riches, là-bas, mais on y vit bien et à peu de frais. Et puis, croyez-moi, si vous voulez qu’un jour cet enfant me ressemble, il ne faut pas qu’il soit élevé dans un luxe qui engendre fatalement la mollesse; il faut, au contraire, qu’il soit trempé, comme nous le sommes tous, dans ce bain de soleil qui nous rend beaucoup plus riches en sang, en bravoure, en audace et en gaieté, que tous les louis d’or que pourrait contenir une galère royale.
– Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, s’écria Marie de Rohan.
– Je vous ai dit ce que je pensais.
– Décidément, nous sommes faits pour nous entendre.
Et, tout en enveloppant le jeune Gascon d’un regard plein d’amoureuse admiration, elle lui dit:
– Lorsque j’aurai appris à mon amie à qui je confie son enfant, ce sera pour elle un grand réconfort de le savoir entre vos mains.
– Ah! madame, vous pourrez lui dire d’être bien tranquille et que je serai trop heureux, lorsqu’elle viendra l’embrasser, de lui prouver que je sais tenir une parole.
– Hélas! mon ami, reprit Mme de Chevreuse, mon amie n’aura même pas cette consolation.