— Je vous aime bien, Danglard, dit Adamsberg tout en griffonnant.
— Je crois que je le sais, dit Danglard en ramassant son verre.
— Demandez au photographe de se libérer demain matin et accompagnez-le. Je veux une description et des clichés précis du cercle à la craie bleue qui sera peut-être tracé la nuit prochaine dans Paris.
— Du cercle ? Vous voulez parler de cette histoire de ronds autour de capsules de bière ? «Victor mauvais sort que fais-tu dehors » ?
— C'est de ça que je veux parler, Danglard. Exactement de ça.
— Mais c'est stupide... Qu'est-ce que...
Adamsberg secoua la tête avec impatience.
— Je sais, Danglard, je sais. Mais faites-le. Je vous en prie. Et n'en parlez à personne pour l'instant.
Ensuite, Adamsberg termina le croquis qui était en route sur ses genoux. Il entendait des éclats de voix dans le bureau contigu. La petite amie de Vernoux craquait. Elle n'y était pour rien dans le meurtre du vieux négociant, c'était évident. Sa seule erreur de jugement, mais qui pouvait aller loin, c'était d'avoir assez aimé Vernoux, ou d'avoir été assez docile, pour couvrir son mensonge. Le pire pour elle, ça n'allait pas être au tribunal, mais c'était en ce moment, la découverte de la cruauté dans son amant.
Qu'est-ce qu'il avait bien pu avaler à midi qui lui donnait si mal au ventre ? Impossible de s'en souvenir. Il décrocha son téléphone pour obtenir un rendez-vous avec le psychiatre René Vercors-Laury. Demain onze heures, proposa la secrétaire. Il avait dit son nom, Jean-Baptiste Adamsberg, et ça avait ouvert les portes. Il n'était pas encore habitué à cette forme de célébrité.
Pourtant ça durait depuis un bon moment. Mais Adamsberg avait l'impression de n'avoir aucun rapport avec son image publique, ce qui fait que ça le dédoublait.
Mais comme depuis son enfance il s'était déjà souvent senti deux, Jean-Baptiste d'un côté et Adamsberg de l'autre, qui regardaient faire Jean-Baptiste, lui collaient aux trousses en ricanant, ça faisait que maintenant, ils étaient trois: Jean-Baptiste, Adamsberg et l'homme public, Jean-Baptiste Adamsberg. Sainte et déchirée Trinité. Il se leva pour aller prendre un café dans la pièce à côté, où il y avait un distributeur, avec souvent Margellon devant. Mais en ce moment, ils y étaient presque tous, avec une femme qui semblait mettre un sacré foutoir, et à qui Castreau disait avec patience : « Il faut vous en aller, madame. »
* * *
Adamsberg se servit un café et regarda : la femme parlait à voix rauque, elle était énervée, triste aussi.
C'était visible, ces flics l'emmerdaient. Elle était habillée en noir. Adamsberg trouva qu'elle avait une tête d'Égyptienne, ou de n'importe quoi qui donne ces magnifiques visages busqués et sombres qu'on n'oublie jamais et qu'on emporte partout, un peu comme la petite chérie.
Castreau lui disait maintenant :
— Ce n'est pas une agence de renseignements ici, madame, soyez aimable, partez, allez, partez maintenant.
Elle n'était plus jeune, Adamsberg lui donna de quarante-cinq à soixante ans. Ses mains étaient brunes, violentes, les ongles courts, les mains d'une femme qui avait dû passer sa vie ailleurs, à chercher quelque chose avec elles.
— À quoi ça sert alors les flics ? disait la femme en secouant ses cheveux noirs, coupés sur les épaules. Un petit effort, un petit conseil, vous n'allez pas en crever, non ? Moi je vais mettre dix ans à le trouver, là où ça ne vous prendrait qu'une journée !
Cette fois, Castreau perdit son calme.
— Vos salades, j'en ai rien à foutre ! cria-t-il. Il n'est pas inscrit aux personnes disparues, votre type, non ? Bon, alors fichez-moi le camp, on n'est pas chargés de faire les petites annonces ! Et si vous continuez votre esclandre, j'appelle le supérieur.
Adamsberg était adossé au mur du fond.
— Je suis le supérieur, dit-il sans bouger.
Mathilde se retourna. Elle vit cet homme aux yeux tombants qui la regardait avec une douceur peu commune, sa chemise entrée d'un côté dans un pantalon noir, et sortie de l'autre, elle vit que ce maigre visage ne collait pas avec ces mains volées à une statue de Rodin, et elle comprit que ça allait aller mieux, la vie.
Se décollant un peu du mur, Adamsberg poussa la porte de son bureau et lui fit signe d'entrer.
— C'est vrai, admit Mathilde en s'asseyant, vous n'êtes pas une agence de renseignements. Ma journée, elle est mal partie. Hier, avant-hier, pas mieux. Ça fait donc une tranche de semaine foutue. Je vous souhaite d'avoir passé une meilleure tranche que moi.
— Une tranche ?
— À mon idée, lundi-mardi-mercredi, ça fait une tranche de semaine, la tranche 1. Ce qui arrive dans la tranche 1 est d'un genre assez différent de ce qui arrive dans la tranche 2.
—Jeudi-vendredi-samedi ?
— Voilà. Si on regarde bien, on voit plus de surprises sérieuses dans la tranche 1, en général, je dis bien en général, et plus de précipitation et d'amusement dans la tranche 2. Question de rythme. Ça n'alterne jamais, à la différence des stationnements pour voitures dans certaines rues, où pendant une quinzaine on a le droit de se garer, et pendant la suivante on n'a plus le droit. Pourquoi ? Pour reposer la rue ? Pour faire jachère ? Mystère. En tous les cas, avec les tranches de semaine, ça ne change jamais. Tranche 1 : on s'intéresse, on croit à des machins, on trouve des trucs. Drame et miracle anthropiques. Tranche 2 : on ne trouve rien du tout, on apprend zéro, dérisoire de la vie et compagnie. Dans la tranche 2, il y a beaucoup de n'importe qui avec n'importe quoi, et on boit pas mal, alors que la tranche 1, c'est plus important, c'est évident. Pratiquement, une tranche 2, ça ne peut pas se rater, ou disons que ça ne tire pas à conséquence. Mais une tranche 1, quand on la bousille comme celle de cette semaine, ça fout un coup. Ce qui s'est passé aussi, c'est qu'au café, c'était de la palette aux lentilles au menu. La palette aux lentilles, ça me fout le bourdon. C'est la désespérance. Et ça, en pleine fin de tranche 1. C'était pas de chance, cette foutue palette.
— Et le dimanche ?
— Alors là, le dimanche, c'est la tranche 3. À elle seule la journée compte pour une tranche complète, c'est dire comme c'est grave. La tranche 3, c'est la débandade. Si vous conjuguez une palette aux lentilles et une tranche 3, en vérité il n'y a plus qu'à mourir.
— Où on en était ? demanda Adamsberg, qui avait l'impression soudaine et pas désagréable de s'égarer plus encore en cette femme qu'en lui-même.
— On n'en était nulle part.
— Ah oui, c'est ça, nulle part.
— Ça me revient, dit Mathilde. Comme ma tranche 1 était donc à peu près foutue, en passant devant votre maison de police, j'ai pensé que foutue pour foutue, je pouvais bien tenter ma chance. Mais vous voyez, essayer de sauver une tranche 1 sur sa fin, c'est tentant, mais ça ne donne rien de bon. Vous, c'était bien ?
— Pas mal, reconnut Adamsberg.
— Et moi, la tranche 1 de la semaine dernière, vous auriez vu ça, formidable !
— Qu'est-ce qu'il y a eu ?
— Je ne peux pas résumer ça comme ça, il faudrait que je voie mes carnets. Enfin, demain c'est la tranche 2, on va pouvoir un peu lâcher la bride.
— Demain, je vois un psychiatre. C'est un bon début pour une tranche 2 ?