Et quelle fut la vie des hommes sur un continent dérivant, se disloquant ? La latitude changeait avec les siècles. Les tremblements de terre étaient ininterrompus, le climat se modifiait, les perturbations météorologiques devaient être effrayantes. Ne faudrait-il pas, à la lumière de telles hypothèses, réexaminer les légendes et traditions nordiques ? « Il y a quelque chose d'irrésistiblement romantique, écrit Hapgood, dans le thème des civilisations disparues, des cités évanouies, des découvertes oubliées. C'est comme si l'esprit de l'homme se transportait le long des couloirs du temps. Il semble que, quelque part, au détour d'un de ces couloirs, de larges perspectives vont brusquement apparaître : des merveilleuses cités qui furent un jour florissantes et s'éteignirent, sur cette terre et dans nos mémoires. Et, dans le vague pressentiment d'un éternel retour des choses, songeant au sort de notre propre monde présent, notre âme entend Shakespeare : “Un jour, de même que l'édifice sans base de cette vision, les tours coiffées de nuées, les magnifiques palais, les temples solennels, ce globe immense lui-même et tout ce qu'il contient, se dissoudront sans laisser traîner plus de brumes à l'horizon que la fête immatérielle qui vient de s'évanouir” … »
C'est qu'une étonnante découverte devait, aux yeux de Hapgood, confirmer sa thèse sur l'Antarctique. Il s'agit de la célèbre affaire des cartes de Pirî Reis.
Cette affaire, signalée pour la première fois en France par Paul-Émile Victor, chef des expéditions polaires françaises, fut évoquée par nous dans Le Matin des magiciens. Une littérature abondante a suivi, dont une bonne partie est douteuse. L'ouvrage de Hapgood lui-même : Maps of the Ancient Sea-Kings, et le forum de l'université de Georgetown, Washington : New and Old Discoveries in Antarctica, qui s'est tenu en août 1956, d'autres travaux encore, ont, sinon résolu, du moins authentifié et approfondi l'énigme posée par ces cartes. En juillet 1966, nous avions demandé à Paul-Émile Victor de faire pour nous le point de sa pensée et de ses informations sur le mystère de Pirî Reis. L'article qu'il nous remit alors n'ayant pas encore été dépassé par les recherches actuelles, il nous semble utile de le reproduire. « Nous n'hésitons pas dans l'article que voici, écrivait Paul-Émile Victor, à suivre la voie des hypothèses audacieuses. Mais nous insistons sur le fait qu'il ne s'agit de rien d'autre. Les vrais scientifiques sont des poètes et des imaginatifs. Sans eux, la science n'existerait pas. Les autres sont des comptables et des épiciers : ils ne découvrent pas. Et d'ailleurs, que la vie serait ennuyeuse sans l'imagination ! »
Si vous le voulez bien, prenez le traîneau de Victor pour aller faire un tour dans les « couloirs du temps ».
III. HISTOIRE DES CARTES IMPOSSIBLES
Ce chapitre est un article de Paul-Émile Victor. – Deux cartes du monde au musée Topkapi. – Curieux récit de Pirî Reis sur Christophe Colomb. – La surprise d'Arlington Mallery. – Des cartes d'avant la glaciation ! – S'attendre en histoire à des surprises aussi grandes qu'en physique nucléaire. – L'interprétation russe. – L'hypothèse phénicienne. – Des cartographes il y a dix mille ans ? – Des cartes faites du ciel ? – Un rameau inconnu de la race humaine ? – La grande découverte du siècle reste à faire.
Les cartes de Pirî Reis ont une réalité historique parfaitement datée et contrôlable, qui commence en 1513, et une réalité « préhistorique » au sens technique du terme, c'est-à-dire uniquement conjecturelle et sans documents à l'appui, celle d'avant 1513.
Commençons par ce que l'on sait de façon sûre et irréfutable. Le 9 novembre 1929, M. Malil Edhem, directeur des musées nationaux turcs, en faisant procéder à un inventaire et à un classement de tout ce que contenait alors le fameux musée Topkapi à Istanbul, découvrit deux cartes du monde – ou plutôt des fragments – que l'on croyait disparues à jamais : celles de Pirî Reis, célèbre héros (pour les Turcs) ou pirate (pour tous les autres) du XVIe siècle, qui relate abondamment les conditions et les circonstances dans lesquelles il fit ces cartes, dans son livre de mémoires, le Bahriye.
Le seul récit écrit n'avait alors guère retenu l'attention, mais la carte allait peu à peu le valoriser considérablement. En fait, il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que l'étude comparée des cartes et du texte de Pirî Reis soit réellement entreprise. D'une famille de grands marins turcs, Pirî Reis, un remarquable homme de mer, multiplia les succès aux quatre coins de la Méditerranée et des mers avoisinantes, remporta de nombreuses victoires navales et contribua à asseoir la suprématie maritime, incontestée alors, de l'Empire ottoman. Mais Pirî Reis était un homme cultivé et intelligent : il prit, tout en courant l'aventure, le temps d'écrire le Bahriye, qui fourmille de notations pittoresques et vivantes sur tous les ports de la Méditerranée et de cartes variées (21 au total). Il prit aussi, avant d'écrire, celui d'établir deux cartes du monde, l'une en 1513, l'autre en 1528 (sous le règne de Soliman le Magnifique).
Il fut un cartographe d'une conscience exemplaire. Il commence par affirmer que la confection d'une carte demande des connaissances approfondies et une qualification indiscutable. Dans sa préface au Bahriye, il évoque longuement sa première carte dessinée dans sa ville natale, Gelibolu, du 9 mars au 7 avril 1513 (an 919 de l'hégire). Il déclare que, pour l'établir, il a compulsé toutes les cartes existantes connues de lui, certaines très secrètes et très anciennes, une vingtaine environ, y compris des cartes orientales qu'il était sans doute le seul à l'époque à détenir en Europe.
Sa connaissance du grec, de l'italien, de l'espagnol et du portugais l'aida grandement à tirer le meilleur parti des indications portées sur toutes les cartes qu'il consulta. Il avait aussi naturellement en main une carte établie par Christophe Colomb lui-même, qu'il avait eue grâce à un membre de l'équipage du célèbre Génois : ce marin avait été capturé par Kemal Reis, oncle de Pirî Reis, et put donc compléter oralement la science de notre cartographe turc. Jusque-là, l'œuvre de Pirî Reis n'avait qu'un intérêt anecdotique, encore que ce ne soit pas un intérêt mineur, témoignage de la grandeur du passé pour les Turcs, démystification des « pirates barbaresques » pour les Européens. Le Bahriye resta donc longtemps un « classique » turc pour gens cultivés. Pourtant, avant même que les cartes dont il parle fussent connues et ne posassent un point d'interrogation à nombre de chercheurs dans le monde entier, sa connaissance approfondie aurait permis aux historiens d'éviter leur plus monumentale erreur, qui fut d'affirmer que Christophe Colomb avait découvert l'Amérique. Il l'a redécouverte, ou plus exactement il a révélé à l'Europe occidentale ce continent dont l'existence n'était jusqu'alors connue que de quelques initiés. Le témoignage de l'amiral turc est net et sans équivoque. C'est dans le chapitre sur La mer Occidentale (nom longtemps donné à l'océan Atlantique) qu'il parle abondamment du navigateur génois et qu'il raconte ainsi son aventure :
« Un infidèle, dont le nom était Colombo et qui était génois, fut celui qui découvrit ces terres. Un livre était parvenu dans les mains dudit Colombo et il trouva qu'il était dit dans le livre qu'au bout de la mer Occidentale, tout à fait à l'ouest, il y avait des côtes et des îles, et toutes sortes de métaux et aussi de pierres précieuses. Le susdit ayant longuement étudié le livre, alla solliciter l'un après l'autre les notables de Gênes et leur dit : « Voilà, donnez-moi deux bateaux pour aller là-bas et découvrir ces terres. » Ils dirent : « Ô vain homme, comment peut-on trouver une limite à la mer Occidentale ? Elle se perd dans le brouillard et la nuit. »