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En 1965, on découvrait, dans la même région, un squelette en bon état de conservation, et la datation était identique. La rareté des fossiles humains est extrême, tout au moins dans l'état actuel des recherches. Une dernière indication a été fournie par la comparaison avec des crânes trouvés à Wadjak et à Sarawak, dans l'île de Java, et qui auraient quarante mille ans.

Si l'on songe à l'étendue du continent et au nombre infime d'exhumations commencées depuis si peu de temps, on comprend la prudence un peu triste de Mulvaney : « Il faudra, dit-il, encore beaucoup d'excavations pour combler les vides de nos connaissances et permettre un commencement de généralisation. »

Cependant, en Australie comme partout ailleurs, l'enquête moderne fait reculer chaque année le passé humain de plusieurs millénaires. Nous avons aujourd'hui la possibilité de penser que les inconnus sont arrivés massivement alors que le climat était à son apogée, que coulaient des rivières abondantes, que la végétation entourait des lacs poissonneux, et que des marsupiaux herbivores géants fournissaient de la nourriture à l'immigrant, en l'absence de tout grand animal de proie. Par quelle navigation se fit cette immigration ? Et pour quelle raison ? Exil d'une race ? Constitution d'une réserve sur une terre sans danger ? Dans la crainte de quelque risque couru par l'humanité ? Arche ? Expérience tentée par des Supérieurs ? Choix d'un immense espace désert, fait par ceux-ci, pour un dépôt du savoir ? Et l'on emmène des masses de manœuvres pour procéder aux enfouissements ? Pelletons dans ces sables du rêve au pays des kangourous…

Mais si les chercheurs sont aidés en Australie par la présence des descendants, de leurs traditions orales et de leurs lieux de refuge, il n'en va pas de même dans l'île de Tasmanie, séparée du continent par le détroit de Bass. Les Blancs ont massacré les Tasmaniens. Totalement. À la fin du XIXe, il n'en restait plus un seul. Nous sommes coupés de toute source d'information. Quelques fouilles ont mis au jour des projectiles de quartz taillé. Nulle trace d'outils avec manche. Comment ont-ils franchi le détroit de Bass ? Des études du fond de mer laissent supposer qu'au pléistocène la Tasmanie était reliée par terre. Mais la carte de la préhistoire australienne et tasmanienne demeure une immensité muette. Rien ne vient encore expliquer cet isolement et cette étrange stagnation technologique et culturelle. Rien enfin ne permet d'imaginer que les premiers Australiens seraient venus de la Nouvelle-Guinée tant la différence de niveau et d'activité culturels est considérable entre les deux populations. Découverte depuis cinq cents ans, la Nouvelle-Guinée, qui compte encore des terres inconnues, est gouvernée en partie par les Australiens modernes, ségrégationnistes. M. l'administrateur règne sur Port Moresby, aux baies encombrées de cailloux, de bouteilles vides et de coques pourries où s'abritent des pauvres indigènes piégés par les bas salaires. Les vieux venus des forêts, et qui ont échoué là, errent ivres dans les rues basses, et des femmes abruties, assises par terre, tentent de vendre un citron, des noix de bétel, des colliers de coquillages. Le centre de la ville est dominé par une enclave entourée de barbelés : les casernes de Murray. M. le chef de l'administration, qui n'a rien oublié des temps durs des guerres tribales et de la grande insécurité, estime que le pays n'est pas viable pour l'indépendance et garde l'esprit répressif du temps de l'anthropophagie (qui n'est pas tout à fait passé, il est vrai) et des coupeurs de têtes. C'est un ancien éleveur de chevaux de courses et un fermier du Queensland, ultra-conservateur, dont l'ethnologie n'est pas le violon d'Ingres. Son adjoint est un ancien infirmier. Le pays a quelque peu changé. On a pacifié les tribus, ouvert des terres absolument sauvages voici vingt ans. Des services de santé et des missionnaires ont travaillé. Une petite élite indigène, difficilement, s'est révélée : cinq cents étudiants l'Université. Mais ils demeurent des indésirables. L'esprit colon n'a pas varié. Ses « bontés » portent faux, et si l'on veut faire ami avec un jeune leader Porgaiga « pour qu'il apprenne notre langue et puisse rapporter aux natifs les bienfaits de la civilisation », on en fait le boy d'un officier. Les contacts avec les tribus des forêts n'ont guère servi l'homme blanc ignorant de la langue, indifférent aux réalités humaines et culturelles particulières. Pour les administrateurs, les aborigènes sont « des singes de rochers », ou des « Oli ». Ce mot pidgin signifie : n'importe qui. Si l'indépendance survient vite, hâtée par les colères et les malentendus, sans relève suffisante dans un peuple tenu en mépris, la forêt ruisselante se refermera sur ses mystères. Les tribus oublieront le bref passage des Blancs et renoueront avec l'éternité en s'enfonçant, à travers la brume blanche, avec leurs perruques de cheveux en forme de bicorne napoléonien, secouées par leur toussotement constant, vers les vallées argileuses des Highlands, préparer sur des pierres chaudes, dans des feuilles de bananes, les corps des derniers missionnaires – pourtant bien méritants –, à la manière du casoar. Mais les jeunes responsables du pays, bien qu'en proie à d'immenses difficultés, sauront peut-être mieux que les Australiens interroger leurs frères, comprendre leur refus de notre monde, et nous révéler leur âme. Certes ils regagneront leur forêt et leur magie, et ils repartiront chasser l'oiseau de paradis, ceux qui venaient (ironiquement ?) écouter M. l'administrateur inaugurer la nouvelle piste d'envol de Koroba, le corps enduit de graisse de porc ou de boue blanche, celui qui avait une pointe Bic dans le nez, celui qui, nu, avait ceint son front d'une fermeture Éclair, et le petit garçon qui portait pour tout vêtement une paire de lunettes peintes…

En opposition avec l'unité stagnante du primitivisme aborigène australien, la finesse et la multiplicité culturelle de la Nouvelle-Guinée est étonnante. À cause de la géographie, les hommes de différentes tribus communiquent peu et vivent dans des vallées fermées. Mais dans chacune l'effervescence paraît considérable. On parle cinq cents langues différentes, soit le dixième de toutes les langues parlées du monde, et quelques-unes se révèlent très élaborées. La langue Duna, par exemple, qui groupe les créatures vivantes en catégories (celles qui volent, celles qui marchent et les basses, celles qui rampent : les cochons et les femmes) possède un vaste vocabulaire dont les variantes sont tonales, comme en chinois. La diversité des costumes, des décorations, des mœurs et des traditions est à son comble dans un peuple qui ignore le concept de l'unité, et qui est sans doute le plus égalitaire et le plus indépendant de la planète. Sans souverains, sans leaders héréditaires, il ne se choisit de chef qu'en cas de conflit, pour le mener au combat.

Il semble que les hommes de la Nouvelle-Guinée tiennent en honneur la pérennité de leurs coutumes, et, loin de vouloir singer les Blancs, affirment devant ceux-ci, avec passion et une sorte de joie rieuse, leur singularité. Le plus connu des jeunes leaders guinéens, qui a été formé par une mission catholique, puis par l'université, Léo Hannett, admire Camus, Luther King, Kennedy et Senghor. S'il doit prendre un jour le gouvernement de son pays, il s'opposera au déracinement de ses frères, à l'émigration vers des villes froides et artificielles, et il voudra que civilisation et tradition se marient sur la terre réelle, dans les petits villages, dans les clairières où l'on cultive la patate douce. Terre forte, nature et hommes ivres de couleurs et de liberté. Dans la forêt fraîche, les arbres s'égouttent continuellement. À l'aube, les vallées des Highlands sont des fleuves de brume laiteuse où nagent les porteurs. Sur les hauteurs, quand le soleil apparaît, le sol se couvre de papillons jaunes et noirs qui sèchent leurs ailes étendues.

Quel dialogue pourrait s'établir entre les Blancs avides et abstraits, gens de béton et de graphiques, et ces hommes plongés dans des paysages daliniens, qui dessinent des fleurs sur leurs jambes et se coiffent de plumes d'oiseaux de paradis et de perroquets ? Au Mount Hagen, il y a dix ans au mois d'août, les Blancs organisèrent une exposition d'animaux de fermes et de machines agricoles. Cette foire devait, désormais, avoir lieu tous les deux ans. Les indigènes l'apprirent, vinrent voir. Les tribus sortirent des jungles, en costumes de fête. À la foire suivante, ils étaient si nombreux qu'ils avaient volé la vedette aux fermiers australiens et hollandais, organisant l'unique et formidable « biennale de la préhistoire » du monde. Il a bien fallu, depuis, les laisser faire. Tous les deux ans, en août, ils viennent montrer aux Blancs et eux-mêmes ce qu'ils sont. Des tribus qui s'ignoraient se rassemblent, dansent, chantent, poussent les cris de guerre en brandissant des lances, des arcs, des flèches. Ils sont vingt mille dans l'arène, la terre tremble, et les touristes photographes se font piétiner. Les Asaros, les Kandeps, les Chimbuns, les Hewas, les Laiagaps ont marché des nuits et des jours à travers des vallées et des forêts où le voyageur, d'habitude, ne rencontre pas cent hommes en plusieurs semaines d'exploration, pour célébrer, face au Blanc, le monde ancien. Il y a les Porgaiga, aux perruques de cheveux décorées de boutons d'or, et qui portent des colliers de dents de chiens et des cache-sexe de coquillages. Il y a les Dunas, qui vivent dans des huttes, les hommes et les femmes chacun de leur côté, se rencontrant dans les buissons, qui se peignent le visage en jaune et rouge pour l'initiation et enfilent dans leur cloison nasale une plume bleue si longue que ses extrémités battent leurs épaules. Il y a – ce sont les plus étranges et les plus bouleversants – les petits hommes de la rivière Asaro, entièrement enduits de boue grise et ocre, avec de gros masques faits de la même boue, figures des origines, maladroites, terrifiantes, douloureuses… Mais il faut bien vendre des tracteurs et des vaches de concours. Au soir, les organisateurs de la foire blanche chassent ces milliers de témoins de l'éternité magique, pour que M. le ministre puisse faire son discours, que l'armée défile et qu'on joue au polo. Les curieux s'en retournent vers Port Moresby, dominé par sa prison. Les tribus repartent se diluer dans les lointaines terres à papillons…