Et quelle fut la civilisation de Nazca, sur la côte nord du Pérou ? Plus ancienne que le royaume de Chimú, qui nous a légué les imposantes ruines de Chanchán, la civilisation Nazca, dont on ignore l'origine, a laissé sur les plaines désertiques, dans le sable et le gravier, de gigantesques figures géométriques, des silhouettes d'oiseaux, de baleines, d'araignées, dont les lignes ont plus de quatre milles de longueur, et qui semblent avoir été tracées pour être déchiffrées de très haut dans le ciel.
Nazca demeure une énigme. Et Sprague de Camp, dans son beau livre Ancient Ruins and Archeology, écrit : « Puisque le peuple de Tiahuanaco, comme les autres civilisations disparues de l'Amérique du Sud, n'a aucune tradition écrite, nulle inscription n'est en instance de déchiffrage. Rien ne permet de retrouver l'histoire perdue de Tiahuanaco. Les événements qui n'ont pu être consignés par écrit s'estompent à jamais, quand meurent ceux qui en conservaient le souvenir. C'est pourquoi l'histoire de la forteresse inca de Machupicchu, tout comme l'énigme de l'empire perdu de Tiahuanaco, ont de fortes chances de demeurer à jamais inviolées dans les brumes qui tourbillonnent autour des pics altiers des Andes. »
Nous ne reprendrons pas, sous prétexte de romantisme, les thèses de Hörbiger que nous avons évoquées dans Le Matin des magiciens. On sait que pour Hörbiger qui connut la gloire sous le nazisme, l'homme était déjà civilisé à l'ère tertiaire. Avant notre Lune actuelle, six satellites, selon les théories horbigiennes de la « glace cosmique », formés par des explosions d'étoiles, auraient été attirés et détruits par notre Terre à des âges géologiques divers. Quand le satellite approche, il se désintègre dans l'atmosphère et ses fragments se répandent sur notre planète. Le Déluge, l'Atlantide, s'inscrivent dans ce schéma. La « Lune » du tertiaire s'est abattue voici vingt-cinq mille ans. Toutes les terres tropicales furent submergées, sauf quelques hautes montagnes comme au Pérou et en Éthiopie. Tiahuanaco et Machupicchu, selon des horbigeriens comme Hans Bellamy et Arthur Posnansky, dateraient de cette époque. Ils auraient été des refuges de l'élite humaine de l'ère tertiaire et se seraient alors trouvés au niveau de la mer.
Il y a peut-être des pistes à suivre dans ce délire, mais trop d'observations astronomiques récentes sont venues anéantir les affirmations de Hörbiger, pour que nous les prenions à notre compte, fût-ce par amour du rêve. Nous nous bornerons à promener très vite, en zigzaguant à travers l'Amérique du Sud, quelques interrogations fondées sur des recherches et des découvertes, en tout ou partie vérifiables.
Vers l'année 1526 de notre calendrier, l'Inca Huayna Cápac, le Dieu vivant, fils du Soleil, entend dire, rapportent les chroniques, que d'étranges hommes au visage pâle ont été vus dans des embarcations aux formes bizarres et aux dimensions anormales, près des côtes septentrionales de son empire. Pizarre, en 1532, allait débarquer sur les côtes de l'Équateur et progresser vers le sud à travers l'empire inca. Mais quand Huayna Cápac entend parler de visages pâles, il a derrière lui une longue tradition qui parle d'hommes blancs venus de la mer dans la nuit des temps. Le père Montesinos prétendait que les Péruviens descendent d'Ophir, arrière-petit-fils de Noé. La seule preuve d'un contact ancien entre l'Amérique du Sud et la civilisation méditerranéenne est de découverte récente. Le professeur Cyrus H. Gordon, qui enseigne l'archéologie à l'université de Brandeis, U.S A., estime avoir déchiffré un message phénicien sur une roche brésilienne à Parahyba. Cette roche, couverte d'inscriptions, avait été trouvée en 1872. On avait conclu à un faux, la grammaire ne correspondant pas à ce que l'on savait de l'écriture phénicienne à l'époque. On a trouvé depuis de nombreuses inscriptions de même style en Proche-Orient. L'authenticité ne semble plus faire de doute ; tout au moins pour Gordon qui fait observer que les vaisseaux phéniciens étaient de plus solides dimensions que ceux de Colomb et avaient fait plusieurs fois le tour de l'Afrique : n'auraient-ils pu atteindre le Brésil ?
Voici le texte :
« Nous sommes des fils de Canaan, venant de Sidon, la ville du roi. À la recherche du commerce, nous fûmes lancés dans ce pays lointain et montagneux. Nous avons sacrifié un jeune homme en l'honneur des dieux et des déesses de pouvoir élevé, en cette dix-neuvième année de Hiran, le grand roi. Nous sommes partis d'Ézeon Geber, dans la mer Rouge, avec dix navires. Nous fûmes en mer ensemble pendant deux ans en faisant le tour de la terre de Ham. Nous fûmes séparés du gros de l'escadre par une tempête et nous recherchons nos compagnons. Ainsi sommes-nous arrivés douze hommes et trois femmes sur une terre nouvelle dont je prends possession en tant qu'amiral. Que les dieux élevés et les déesses du pouvoir nous accordent leur faveur ! »
On voudrait évidemment savoir ce que ces Phéniciens sont devenus en s'enfonçant dans les terres et si les légendes indiennes des dieux blancs n'ont pas leur origine dans ce débarquement. À partir de l'existence d'un lien entre les peuples méditerranéens et l'Amérique du Sud, toute l'interprétation de l'histoire précolombienne serait à reconsidérer. Voilà de quoi rêver. On peut ajouter un sujet de songe : ces Phéniciens ou leurs descendants, parcourant les pays mystérieux, ont-ils rencontré des mondes plus anciens et plus civilisés que le leur ? Quelles furent les réverbérations ? Et ne trouvera-t-on pas trace d'autres rencontres dans le passé de ces terres encore si peu déchiffrées ?
Brusquement, si l'on se pose la question de contacts oubliés par l'histoire, toute une série de découvertes et d'observations se groupent en une seule et agressive énigme.
On trouve, tout au long de l'Amazone, des céramiques datant au moins de l'an 2000 avant J -C. ; elles portent des serpents refermés sur eux-mêmes et ressemblant singulièrement à des céramiques antiques du Proche-Orient.
La langue des Indiens Mahua a des identités avec les langues sémitiques. La langue des Quechuas ressemble au turc.
L'association de Vénus avec le serpent se retournant sur lui-même se trouve aussi bien dans le Codex Borgia mexicain que dans des inscriptions au Proche-Orient, et notamment à Ras Shamra.
Mithra a un serpent couché à ses pieds. Le Codex Troano nous dit qu'au Mexique le faisceau de lumière divine se tenait verticalement avec un serpent couché à ses pieds. En Bolivie, on trouve à la fois le même serpent, des inscriptions rappelant le Proche-Orient et des hommes avec des turbans. Le bas-relief de Itaquatiara de Inga au Brésil fourmille d'inscriptions ressemblant à celles du Proche-Orient.
Plus de deux mille coïncidences de mots ont été trouvées entre l'ancien égyptien et les inscriptions brésiliennes. Ce qui invite C.W. Ceram à déclarer : « Plus les langues sont anciennes, plus elles se ressemblent, prouvant ainsi qu'elles dérivent toutes d'une langue-mère. »
L'étude systématique du monument d'Itaquatiara de Inga montre non seulement une liaison avec le Proche-Orient, mais aussi des éléments communs avec l'île de Pâques, Mohenjo-Daro et Harappa. Origine commune ? On a tendance à penser que ce monument a été gravé voici vingt ou trente mille ans. Que trouve-t-on sur ces bas-reliefs ? Des symboles phalliques ; des mandalas en forme de fleurs multiples ressemblant curieusement à ceux des Indes. Un symbole récurrent évoque le chiffre huit : deux serpents, ou une double infinité.