Выбрать главу

Mais à l'eau et à la terre s'adjoint un autre élément. La lune dont le culte est attesté dans les plus anciennes légendes. Comme chez tous les peuples de l'Antiquité, on lui voue une adoration non pour elle-même, mais à cause de la part qu'elle prend à toutes les formes de la vie. Elle exerce d'abord un pouvoir sur la croissance des végétaux, ensuite sur la périodicité féminine et enfin sur les marées. Par ailleurs les phases de sa croissance et de sa décroissance permirent aux Celtes d'acquérir des notions de durée et de mesure précises.

Ainsi donc les premiers cultes s'exercent en faveur de notre planète et son satellite et on peut parler de la précellence accordée à l'eau. Car l'immersion dans celle-ci « symbolise le retour dans le préformel » et la sortie de l'eau : le geste cosmogénique de la création.

En raison de cette immuable continuité, le Monde obscur souterrain qui inspire au départ une terreur compréhensible perd cet aspect par la suite : car le pays des morts est aussi le Mag Mell : la plaine heureuse des champs Élysées et Tir-na-n-og la terre des jeunes. Mais à partir d'un certain moment qu'on ne peut délimiter, les dieux souterrains et aquatiques sont remplacés par d'autres venus de l'espace. Il semblerait que cette substitution marque un bouleversement, une conquête. Les envahisseurs sont les fils de Mil qui vainquit les Tuatha Dê Danann. Ceux-ci ont joui durant trente siècles d'une très grande puissance. Or, pour rendre celle-ci crédible, il suffit de considérer sur les côtes de l'Irlande des forteresses ou des murs de granit qui ont été fondus sur une épaisseur de cinquante centimètres par une arme ressemblant singulièrement au laser ou à une fusion thermonucléaire. Et on leur attribue de plus l'érection des mégalithes.

Leur départ est lié à un crime, comme dans le mythe de la chute judéo-chrétienne (et peut-être aussi à celui de la disparition de Numinor). Ce crime aurait été commis par Morrigana (démon de la nuit), fille de Bû-an (l'éternel) ou Ernmas (le meurtre), appelé aussi Bodb (la corneille). Quoi qu'il en soit, les dieux solaires ont fait pencher la balance du côté du feu, par conséquent de la mort, considérée sous un autre angle.

En effet, si dans les grandes civilisations de l'Asie et de la Grèce, le soleil a surtout la précellence du créateur fertilisateur et symbolise la victoire de l'esprit sur la matière, son coucher s'apparente aussi au déclin, à la disparition – et s'il engendre l'homme, il le dévore également. Néanmoins Lug, le plus important dieu solaire, a surtout un rôle bénéfique et de grandes qualités. Il est maître incontesté des arts, tant de la paix que de la guerre. Il est qualifié de Sahildanach (littéralement : polytechnicien, forgeron, charpentier, poète, champion, historien, sorcier). Il cumule toutes les activités supérieures de la tribu. Il possède une lance magique, laquelle va d'elle-même férir l'ennemi qui menace le dieu. Son arc est l'arc-en-ciel et la Voie lactée en Irlande s'appelle « Caine de Lug ». Toutefois la radiance de son visage interdit qu'on le regarde en face, ce qui rappelle, cette fois, le phénomène que l'on nomme dans la Bible : la gloire du Seigneur et dans la science-fiction les grands galactiques. Il a aussi quelques traits de Mercure et, par ailleurs, qu'on n'oublie pas les effets désastreux de la clarté et de la chaleur dans certains mythes grecs, dont celui d'Icare, en Crète.

Dagda ne l'égale point. Mais dieu des musiciens, il charme s'il ne suscite pas une très grande vénération. Sur sa harpe magique, il joue tour à tour l'air du sommeil, du rire, de la tristesse et les auditeurs dorment, rient ou pleurent.

Ceci s'apparente quelque peu aux vertus de certains thèmes musicaux de l'Inde. Certains d'entre eux avaient même le pouvoir de tuer ceux qui les écoutaient si on les jouait hors de propos.

En Irlande, c'est sous ce même nom de Dagda qu'est vénéré le maître du Chaudron qui ailleurs s'appelle Teutatès. En tout cas, un culte du chaudron est attesté dans tous les pays celtiques.

Outre Lug et Dagda, on peut encore citer les enfants de Dôn. Pour les Gallois, la constellation de Cassiopée s'appelait le Lys Dôn (la cour de Dôn) et Caer Gwydon (le château de Gwydon) désignait la Voie lactée.

Au bout d'un certain temps, la prééminence tellurique s'affirme à nouveau. Bien que les fils de Mil aient transformé le feu destructeur en feu bénéfique, il semblerait qu'un pacte ait été conclu entre eux et les dieux souterrains. Ceux-ci se sont réfugiés dans les régions ténébreuses du centre de la planète mais les quittent périodiquement, reviennent à la surface et participent à la vie des hommes, visibles ou non, mais toujours tangibles.

Cependant les Celtes attendent toujours (sinon un rédempteur ou un Messie) un être prédestiné, Galaad, qui indiquera le sens exact de chaque action, afin que les fonctions soient régénérées. Car le monde du « sacré » est ambigu. Si une chose possède par définition une nature fixe, une force par contre engendre le bien ou le mal selon l'orientation qu'elle prend ou qu'on lui donne.

On se rend compte, en considérant l'importance accordée par les Celtes aux mythes, qu'il ne s'agit pas de simples affabulations. Ils représentent tout ce qui a pu exister s'opposant au Logos des Grecs et l'Historia des Latins. Selon les chrétiens, ce sont des croyances que les Écritures n'ont pas justifiées et qui par conséquent sont dépourvues de tout fondement. Mais l'on peut rétorquer que bien peu d'événements ont justifié les Écritures.

Seulement, ils se sont longtemps transmis de génération en génération par voie orale. Ainsi les premiers textes irlandais, qui constituent la base du folklore, ne peuvent être considérés comme antérieurs au Ve siècle de notre ère, quoi qu'en disent les enthousiastes. Certes, il n'est pas prouvé qu'il n'y ait pas eu de manuscrits bretons mais ils ont dû être dispersés lors des invasions normandes. Il est plausible que ces manuscrits en langue barbare, que personne ne comprenait en dehors de la péninsule, ayant échoué dans des monastères, furent mis au rebut, puis détruits.

Et l'on ignore exactement à quand remontent les légendes dont l'origine se perd dans les brumes de la préhistoire indo-européenne et autochtone (la plupart des textes qui ont subsisté sont en gaélique et en gallois moyen).

La dernière forme revêtue par les mythes celtiques a été le cycle de la Table Ronde d'Arthur. Même sous cette forme les symboles demeurent obscurs, et de plus, la morale chrétienne a souvent adjoint des éléments hétérogènes aux légendes païennes. Celles-ci sont par principe enrobées de mystère, se devant d'être ésotériques. « L'homme de la foule ne recevra pas la connaissance », écrit Taliesin. Certains manuscrits ont de plus été mis à l'abri, soit pour qu'ils ne soient pas divulgués, soit pour qu'ils échappent aux ravages des envahisseurs et aux déprédations des pillards. De temps en temps, on entend parler d'une « cache » ou d'une réserve de manuscrits exhumés par hasard ou à la suite de recherches minutieuses. Un des auteurs du présent ouvrage a failli trouver une telle cache en faisant une enquête en 1938 à Rennes sur le culte de l'Alkaraz. Mais finalement l'accès lui en a été refusé. De nombreux chercheurs, au cours des derniers siècles, ont tenté d'interpréter l'abondante littérature celtique. Quelques spécialistes dont G. Dottin ont consacré plusieurs ouvrages à l'analyse et aux commentaires littéraires et historiques des textes qui nous sont parvenus. Nous avons dit au début de ce chapitre que d'autres ont été inspirés par différents thèmes dont celui de Numinor. Enfin, quelques-uns les ont malencontreusement dénaturés. De telles exagérations tiennent peut-être à ce que l'on a longtemps négligé l'étude de cette civilisation qui a précédé la venue des Grecs en Europe occidentale et la conquête romaine. Les hellénistes et les latinistes à tous crins ont tenté, durant des siècles, de nier tout apport aux peuples conquis ou de réduire à l'extrême leurs mérites et l'intérêt des énigmes qui se sont encore épaissies durant deux millénaires. Les historiens les déconsidéraient au point de les confondre fréquemment avec les Cimbres qui ont une tout autre origine même s'ils se sont alliés aux Celtes comme aux Teutons.