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Numinoë avait cependant eu le temps de tracer les grandes lignes d'une réforme politique, administrative et religieuse. Comme il était vannetais, il fit passer l'axe politique du pays dans le Sud, de Nantes à Vannes. Il réorganisa les évêchés du Nord et les délimita (Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Saint-Malo et Dol) en leur faisant perdre d'ailleurs leur caractère monastique. Il épura le clergé du Sud, traditionnellement gallo-romain et essaya de soustraire toute l'Église bretonne à l'obédience de Tours, proposant la création d'une nouvelle métropole, bretonne celle-là, à Dol.

Le personnage de Numinoë ne manque ni de grandeur ni de mérite. Il est l'un des rares souverains bretons à avoir réussi une cohésion parfaite dans un pays peu soucieux d'unité et déchiré, comme au temps des Gaulois et des Bretons insulaires, par des querelles intestines et des luttes de préséance bien dans la mentalité celtique. Mais cette cohésion n'allait pas durer longtemps. Il paraît évident que ce Numinoë était le chef suprême celtique de l'époque, le Pendragon dont l'autorité s'étendait sur tout le celtisme et qui de par son nom même se réclamait de Numinor.

Il nous paraît beaucoup plus logique de considérer les villes disparues dont on parle dans la littérature celtique, même si aucune d'entre elles ne porte le nom de Numinor. Ces disparitions coïncident du reste avec des cataclysmes naturels. Vers 1200 avant J.-C. le niveau des mers, des lacs et des marécages s'abaissa en Europe et les progrès s'accélérèrent lors de cette atténuation de l'humidité. Mais à la fin de l'âge de bronze ou première période de Hallstatt (i.e. cir. 530 avant J.-C.) se produisit un nouveau changement climatique. À la suite de pluies diluviennes, engendrant des inondations, les côtes du Nord furent partiellement noyées et avec elles plusieurs ports de la Baltique, de Bretagne, du pays de Galles et d'Irlande. Ceci permet d'ajouter foi à la légende bretonne de la ville d'Ys. Certes, elle nous est parvenue avec les éléments romantiques propres à la tradition médiévale grâce au lai Graelent-Meur attribué à Marie de France et au Mystère de Saint-Gwendolé, drame breton armoricain (du XVIe siècle).

Tout n'est donc pas symbole ou mythe dans ces deux récits : Gradlon, roi de Cornouailles, a épousé une fée d'une beauté miraculeuse au cours d'un séjour au loin. Durant le voyage de retour, elle met au monde une fille Dahuit ou Ahès et meurt aussitôt que celle-ci a vu le jour. Le veuf consacre toute sa tendresse à Dahuit. Mais il se convertit au christianisme. (Cette partie de la légende est non seulement beaucoup plus récente que l'ensemble mais elle a un caractère moralisateur dans le sens religieux tel que nous l'entendons.) En effet Dahuit, elle, demeure païenne. Et pour vivre à l'écart de la cour, elle prie son père de lui construire une ville dans un bas-fond près de la mer. Il cède à ce caprice et protège même la cité à l'aide d'une digue munie d'une porte de bronze.

Albert le Grand la situe dans la baie de Douarnenez. Selon la légende, elle est très luxueuse et, de plus, les habitants s'y livrent à des orgies continuelles. Dieu charge Gwendolé de les châtier. Le saint homme prévient Gradlon, roi pieux et juste qui a le temps de sauver ses biens et de fuir. Mais Dahuit et ses compagnons débauchés périssent noyés dans la cité engloutie par les flots.

Or, on trouve une légende similaire au pays de Galles, celle du Livre Noir de Camarthen et une autre en Irlande dans le manuscrit de Leabharna H. Uidre. Il y a quelques variantes dans ces textes et dans d'autres relatifs également à des cités qui disparaissent sans laisser de traces. Dans certaines, il ne s'agit pas d'un raz de marée, mais d'une fontaine magique qui déborde. Dans d'autres un monstre intervient (marin le plus souvent) : c'est celui du Loch Ness en Écosse ou de la Mort du Cûroi en Irlande. On retrouve aussi ce thème en Scandinavie. Par exemple, Selma Lagerlöf dans Nils Holgerson raconte le châtiment infligé aux habitants de Vineta, qui vivaient dans la luxure. La cité est submergée par les vagues. Seulement, chaque siècle, elle resurgit durant une nuit. La littérature épique abonde aussi en contes dans lesquels une cité déserte apparaît à une armée qui l'investit et disparaît mystérieusement. Ou alors une citadelle s'évanouit à l'approche d'un visiteur comme dans Perceval à la recherche du Saint-Graal. On peut naturellement attribuer plusieurs sens à ces disparitions.

Les chrétiens ont cherché à donner un caractère punitif à l'engloutissement, analogue à celui de Sodome et Gomorrhe dans l'Ancien Testament. Mais on peut aussi interpréter cette disparition comme la nécessité de conserver secrète la puissance spirituelle des Celtes qui décident d'eux-mêmes d'entrer dans la clandestinité. Les découvertes récentes de villes telles que Çatal hüyük, des vestiges de Filitosa, permettent néanmoins d'espérer que Numinor a réellement existé et qu'un jour, proche peut-être, des archéologues, spéléologues ou océanographes la découvriront et apporteront ainsi une preuve irréfutable du niveau qu'atteignit sans doute la civilisation celtique.

CINQUIÈME PARTIE

De quelques demi-certitudes merveilleuses

I. L'UNION LIBRE DU SAVOIR ET DU FAIRE

Fin du voyage : à cheval sur quelques certitudes. – La science et la technique peuvent être deux activités sans lien ni rapport, voire contradictoires. – Ce constat éclaire notre temps et le passé. – Abondance de preuves. – Coup d'œil sur le monde animal. Les calculs justes et les idées fausses des astronomes babyloniens. – Génie et impuissance des Grecs. – L'empire des ingénieurs. – Du progrès par les Mongols. Humaniser le futur en réhumanisant les millénaires engloutis.

Nous avons beaucoup galopé sur des points d'interrogation. Il y en avait de fringants. Quelques-uns, c'est sûr, étaient un peu essoufflés. On prend ce qu'on trouve aux étapes. L'important, pour l'embellissement de la vie, c'est de voyager. Voici notre dernier parcours. Nous trouvons au relais quelques certitudes, montures d'une autre espèce. Elles sont jeunes et très nerveuses. On essaiera d'avoir l'éperon léger.

L'archéologie officielle a fait de grands progrès en Crète et des découvertes toutes récentes en Turquie. Enfourchons ces certitudes, et, de temps en temps, piquons la bête avec quelques-unes de nos chères questions saugrenues. Mais sont-elles si saugrenues que cela ? Elles atteindront peut-être un jour, lorsque quelques idées, quelques hypothèses, flottant dans nos bouquins hirsutes, auront engendré des vocations, à la dignité d'une méthode.

Il y a, par exemple, une idée, dans nos bagages, qui mérite, nous semble-t-il, quelque considération. Elle pourrait bien servir à une plus juste compréhension du passé, et même du présent. Voyez comment nous en usons dans les prochains chapitres, à propos du mythe de Dédale et des raffinements dans les cités du Çatal hüyük récemment déterrées. Cette idée est celle-ci : chaque fois que des signes de technique très évoluée apparaissent dans les temps très anciens, il y a stupeur. Il y a même de la gêne. C'est, pense-t-on, difficilement admissible, étant donné la science présumée de l'époque, infantile et fausse. Seule une connaissance juste des lois permet l'application de celles-ci. Autrement dit, une civilisation n'est technique que dans la mesure où elle est scientifique. Notre idée rejette ce principe. Elle rejette donc la stupeur et la gêne en présence des traces de technique. Elle libère l'esprit du principe tabou qui l'empêche d'aller flairer de telles pistes. Nous pensons en effet qu'il n'y a pas toujours et nécessairement rapport entre réalisation technique et connaissance générale dans une civilisation donnée. Pas même dans la nôtre. Cette manière de voir est, certes, déconcertante. Elle nous paraît cependant conforme au réel. Elle est, à proprement parler, de l'ordre de la découverte, et cette découverte peut servir à une meilleure appréhension de notre temps et des temps engloutis.