« Au début du mois… tu brilleras pendant six jours comme un croissant en arc, et comme un demi-disque au septième jour. À la pleine Lune tu seras en opposition au Soleil, au milieu de chaque mois.
« Quand le Soleil te rattrapera, à l'est, sur l'horizon, tu te rétréciras et formeras un croissant à rebours… Et au vingt-neuvième jour, une fois encore, tu seras en ligne avec le Soleil[1]. »
Et ainsi de suite pour les planètes, le mouvement du Soleil dans le Zodiaque, etc. L'homme moderne est porté par ses invincibles illusions réalistes à interpréter ces textes comme des fictions littéraires destinées à habiller agréablement des faits dont les calculateurs de la grande ziggourat auraient parfaitement connu le caractère matériel. Il n'arrive pas à croire que des calculs si parfaits aient pu être menés à bien par des hommes pour qui la Lune, Vénus, Mars et tous les astres furent réellement des dieux. Mais il existe un texte antique parfaitement clair et qui ne laisse aucun doute sur la prodigieuse ignorance des astronomes babyloniens.
Vers 270 avant J.-C., Bérose, dont nous avons déjà parlé à propos des Akpallus, émigra dans l'île de Cos, dans le Dodécanèse, et y enseigna la science de son pays. Son enseignement fut recueilli et, deux cents ans plus tard, le Romain Vitruve en fit un résumé qui nous est parvenu. Pour Bérose, héritier de deux mille ans d'astronomie babylonienne, la Terre était plate, le Soleil la survolait à altitude constante, et la Lune aussi, mais un peu plus bas. Celle-ci avait une face lumineuse et une face obscure, et elle tournait sur elle-même d'une façon à la fois si ingénieuse que ses variations mensuelles s'en trouvaient expliquées, mais si bizarre qu'au moment de la pleine lune elle se trouvait exposer sa face obscure au Soleil ! Et il fallait bien que la Lune et le Soleil fussent des dieux, puisque après avoir disparu chaque soir sur l'horizon occidental d'une Terre plate ils n'en réapparaissaient pas moins le lendemain à l'Orient, par un miracle que seul le grand Mardouk pouvait expliquer. Mais Bérose n'en éblouit pas moins les Grecs, qui connaissaient depuis longtemps la rotondité de la Terre et les grands traits des configurations célestes, par la fantastique précision de ses éphémérides et de ses prédictions d'éclipses. Les Grecs étaient des savants. Bérose, lui, était un technicien. Les travaux pratiques des astronomes babyloniens n'exigeaient aucune connaissance théorique et n'ont laissé aucune trace d'un savoir de ce genre.
Le fossé qui sépare la science de la technique apparaît mieux encore si l'on se souvient que, à l'époque où Bérose arrivait à Cos, Aristarque de Samos avait déjà découvert la rotation de la Terre sur elle-même, sa révolution annuelle autour du Soleil, et les dimensions immenses que ce dernier phénomène conduisait à attribuer à l'espace sidéral. Mais Aristarque n'était pas tenu par des nécessités techniques (ici, théologiques) à prévoir le retour des éclipses au dixième de seconde d'arc près. Il lui suffisait de savoir comment les choses se passaient, et que, comme l'avait dit Platon, les apparences fussent expliquées.
L'aventure intellectuelle des Grecs illustre d'ailleurs en un sens le développement indépendant de la science et de la technique, car eux qui furent les premiers authentiques hommes de science tinrent toujours la technique pour une habileté de barbares et d'esclaves, du moins jusqu'à Archimède dont le génie révolutionnaire est à la fois d'un ingénieur et d'un savant. S'ils furent les premiers hommes de l'histoire à entrevoir la véritable nature de l'univers matériel et l'ordre naturel qui l'organise – le mot cosmos, qu'ils nous ont laissé, est d'abord un adjectif signifiant beau, élégant, ordonné –, s'ils ont, les premiers, compris la situation à la fois prédominante et modeste de l'homme, au sein de cette énorme machine, on ne leur doit pratiquement aucune des grandes inventions faites de leur temps. Quand Archimède comprit enfin que la science authentique comportait aussi l'aspect artisanal de l'expérimentation, c'était trop tard : Archimède, on le sait, fut assassiné par un soldat de l'armée romaine triomphante. Avec les Romains la technique une fois de plus remplaçait la science.
Nous avons cité Vitruve, à qui les dictionnaires donnent le titre d'architecte parce que lui-même se désignait sous ce nom. Mais, en fait, l'architecte romain était un authentique ingénieur, comme les architectes italiens de la Renaissance.
L'architecte romain Sergius Orata, contemporain de Jules César, réalisa le chauffage central indirect et sous sa forme actuellement la plus à la mode : par le sol. Les, ingénieurs romains et gallo-romains multiplièrent jusqu'à la fin de l'Empire les petites inventions qui transforment la vie quotidienne (comme les vitres des fenêtres, par exemple), sans faire appel à la moindre connaissance scientifique. Ce progrès technique se développait sur un fond d'ignorance scientifique totale. Du temps d'Auguste, les écoliers apprenaient encore les théorèmes de la géométrie d'Euclide, mais on ne leur en enseignait plus les démonstrations. Car, à quoi servait d'apprendre la démonstration, « puisque Euclide l'avait faite » ? Ce simple détail montre mieux qu'aucun autre à quel point le génie romain, si fécond dans l'art de transformer la nature, était éloigné des sources de l'intelligence scientifique. Quand on parcourt les restes d'un grand aqueduc romain, par exemple celui qui alimentait Carthage en traversant quatre-vingts kilomètres de plaines et de collines, on est émerveillé par la précision des calculs de pente. Mais ceux qui exécutèrent ces calculs et les mesures topographiques correspondantes ne savaient plus démontrer le vieux théorème de Pythagore et s'en souciaient comme d'une guigne. Comme nos ingénieurs modernes, comme les ingénieurs babyloniens, ils disposaient de tables et d'abaques répondant à tous les problèmes pratiques. Mais la théorie de ces tables leur était aussi indifférente qu'inutile.
Une des plus curieuses découvertes de l'archéologie moderne, et dont le professeur André Varagnac a été l'un des premiers à souligner la signification, est que la chute de l'Empire romain fut due au moins autant à des raisons techniques qu'à des causes politiques. En fouillant les tombes des barbares qui, à partir du Ve siècle, s'installent sur ses dépouilles, on a eu la surprise de constater que leurs armes étaient meilleures que celles des Romains, d'un acier de plus haute qualité, ainsi que leurs armures, les harnachements de leurs chevaux et même de leurs attelages. Mieux encore, les farouches Huns, dont tant de siècles après, et sur le témoignage des derniers chroniqueurs latins, nous conservons encore un souvenir épouvanté, se révèlent finalement avoir apporté avec eux des inventions dont aucun peuple européen n'avait eu l'idée, même pas et surtout pas les Grecs, si habiles à décrypter les secrets de l'univers.
C'est à eux, en effet, et aux Mongols que l'on doit la ferrure, l'attelage rationnel du cheval par collier rembourré, le feutre et même, indirectement, l'imprimerie !
Pour l'imprimerie, les faits, longs et compliqués, peuvent être résumés de la façon suivante : les Chinois inventent au début de notre ère l'art de la gravure sur bois ; les Mongols envahissent la Chine et l'Inde ; dans ce dernier pays, ils apprennent… le jeu de cartes, distraction favorite du soldat désœuvré. Pour renouveler leurs jeux de cartes usés aux veillées de garnison, ils utilisent la technique chinoise de la gravure, qu'ils répandent ensuite jusqu'aux portes de l'Europe. Les moines occidentaux s'emparent de l'invention pour fabriquer, non plus des jeux de cartes, mais des images pieuses. Un Hollandais a l'idée de séparer en deux objets différents la gravure représentant l'image et celle qui porte la légende, de façon à combiner entre elles plusieurs images et plusieurs légendes en pratiquant une permutation. Puis, toujours en Hollande et en Allemagne du Nord, d'autres inventeurs séparent les lettres entre elles. Et enfin Gutenberg met au point les divers dispositifs encore employés maintenant, la presse, l'encre au noir animal, l'alliage métallique des lettres. En ne retenant que ces deux inventions : l'attelage moderne du cheval et (indirectement) l'imprimerie, on est obligé de reconnaître que l'apport des Mongols à l'Occident a plus contribué à transformer celui-ci que toute l'admirable science grecque, du moins jusqu'à la Renaissance. Or, l'arrière-plan scientifique de l'imprimerie et de l'attelage à collier est rigoureusement nul. Du temps de la grandeur de Rome, les oies dont les éleveurs de Grande-Bretagne s'étaient fait une spécialité, étaient exportées jusqu'en Italie par troupeaux marchant à pattes sous la conduite de vingt intermédiaires et traversant la Gaule de Calais aux Alpes en un mois environ. Avec l'apparition du cheval de trait, le même commerce put se faire sous la forme de pâtés et de confits transportés en partie par péniches remontant et descendant les fleuves, et en partie par lourds chariots jouant le même rôle économique que nos chemins de fer actuels. Le cheval de trait, en généralisant la traction de lourds chargements sur les fleuves lents de l'Allemagne et des Flandres, ouvrit si bien ces pays à la civilisation que leur rôle égale bientôt celui de l'Europe méditerranéenne et finit même par l'éclipser. C'est en partie aux Mongols que la civilisation dut finalement de conquérir le Nord de l'Europe. Qui s'en souvient encore, et quelle place occupent les Mongols dans l'histoire officielle du progrès ?