Une fois l'idée dégagée, les exemples sont innombrables. Ainsi, aucun lien ne rattache les abstracteurs de la science hellénistique du IIe siècle avant J.-C. des ingénieurs d'Alexandrie qui, dans le même temps, font, entre autres découvertes, celle du moteur à réaction, la fameuse « boule de Héron » dont Jean-Jacques Rousseau tirait encore, vingt siècles plus tard, un succès de curiosité.
L'histoire de l'invention est démesurée l'histoire de la science est étroite. La science est fleuve. C'est l'invention qui est océan. La science est conquête et défi de l'esprit. L'invention est toute la nature même en remuement dans l'homme. La science est distance prise par rapport au possible. L'invention est victoire aveugle sur l'impossible. En ce sens, elle est magie. Mais nous sommes à ce point aliénés par l'idéologie que nous croyons sincèrement que la nature est muette si l'on n'a pas sur elle nos idées d'aujourd'hui. Ainsi notre culture nous sépare-t-elle de la réalité dynamique des mondes disparus, comme nos idées modernes sur l'homme nous séparent des profondeurs et des étendues de la nature de l'homme des régions obscures où le génie de la création passe le génie de la réflexion, où le faire, indifférent au savoir, le devance.
Le génie humain : si nous lions à cette expression le pouvoir d'être cause, nous l'associons à une faculté de la liberté. En ce sens, c'est une expression, et une conception modernes. Les Anciens voyaient le génie dans les dieux, ou le souvenir des grands ancêtres en action dans l'homme. Et considérant que la plupart de nos réalisations, sinon toutes, ont été opérées par la nature à travers les espèces vivantes, nous dirons : le génie de la nature dans l'homme a pu se déployer maintes fois, de diverses manières, au long des dizaines de millénaires engloutis. « Nous avons en nous le centre de la nature, dit Paracelse. Nous sommes tous en création. Nous sommes terre arable. » La puissance créative à l'état brut, ce qui remue la matière, ce qui modèle la vie, a pu jardiner de maintes façons cette terre arable. L'âge de l'homme recule sans cesse. Sans cesse, les fouilles nous révèlent l'existence de civilisations d'une énigmatique subtilité, dans un passé que nous imaginions encore hier peuplé d'abrutis velus, tapant des pierres les unes contre les autres dans l'obscurité ruisselante des cavernes. Si les découvertes, comme le pensait Marx, se font au moment où l'humanité en éprouve le besoin, quel est donc le besoin qui correspond à ces exhumations accélérées ? Celui, peut-être, de sentir que nous ne sommes pas seuls, isolés dans une aventure de conquête de la nature et de notre propre machine humaine, que cette aventure a pu se dérouler plusieurs fois, à des degrés divers de compréhension fondamentale, de réussites et de risques, d'extension dans l'espace et le temps. Celui, peut-être aussi, d'aborder à un humanisme utile au futur, auquel nous n'accéderons que par une réhumanisation des temps enfouis dans une conception générale de l'éternité de l'homme.
II. LES DOUZE VILLES DE ÇATAL HÜYÜK
La première date de neuf mille ans. – Robes, bijoux et miroirs. – Les fresques et le symbole de la main. – Encore une fois : où est l'écriture ? – Les sanctuaires de la Déesse-Mère. – Ces fourchettes qui viennent de si loin nous piquer l'esprit. – Les techniciens de l'obsidienne et le mythe de Prométhée. – Traces évidentes d'agriculture. – Questions sur l'Arche. – Les descendants de qui ?
Nous avons évoqué dans ce livre bien des merveilles conjecturales. S'il est meilleur encore de s'émerveiller sans conjectures, voici une civilisation qui fait rêver et dont l'existence est aujourd'hui avérée. Quatre de ses centres sont désormais identifiés. Le plus célèbre de ceux-ci se nomme Çatal hüyük. On en doit l'exhumation à James Mellaart.
La découverte fortuite d'un objet en obsidienne, au Sud de la Turquie, intrigua Mellaart. Il pensa que sa trouvaille provenait peut-être d'un atelier insoupçonné, aux abords d'un des volcans de l'Anatolie centrale. La perspective de déterminer l'origine de tant d'armes, d'outils, d'ustensiles de la même matière, exhumés dans de nombreux pays où il n'existait manifestement pas d'obsidienne, ne pouvait manquer de séduire un archéologue. La localisation d'un tel centre prouverait qu'il s'opérait déjà des échanges entre l'Asie antérieure, la Mésopotamie, le plateau iranien et probablement diverses contrées occidentales dès le néolithique. Le jeune savant inventoria donc la région de Konya. À cinquante kilomètres de la ville, à quatre-vingts du volcan Hassan Dagh, deux « tells » ou tépés se dressaient dans la plaine. Les résultats dépassèrent de loin les espérances de Mellaart.
Il découvrit douze villes superposées et dont la plus ancienne remontait à sept mille ans avant J.-C., donc à neuf mille ans. Sauf la dernière en date, ces villes avaient sans doute été successivement détruites par le feu et rebâties. Sans même faire appel au symbolisme, il vient naturellement à l'esprit que cette superposition de villes présente une analogie avec notre civilisation, laquelle pourrait bien être également bâtie sur un amoncellement de civilisations disparues.
Mais ce qui trouble le plus, ici, d'emblée, c'est le degré de culture et de raffinement que présupposent les trouvailles faites dans ces douze cités.
Chaque ville se composait de maisons en brique démunies de portes. On accédait à l'intérieur par le toit en terrasse à l'aide d'échelles. L'ensemble des logements d'un quartier était disposé en nid d'abeilles et constituait une forteresse protégeant des assaillants éventuels et des crues de la rivière Carsamba. Les édifices s'étaient presque tous effondrés, mais on parvint à reconstituer des fragments de murs. On découvrit qu'ils étaient intérieurement revêtus de fresques. Cependant, les restaurateurs se heurtèrent à un écueil. Une fois livrées à la clarté solaire, les couleurs s'altérèrent. Sans doute étaient-elles à base de pigments minéraux qui se détériorent sous l'action de la lumière. On photographia rapidement les fresques pour en préserver le souvenir intact. (Par la suite, on procéda à divers essais d'englobement pour préserver les teintes. L'acétate de polyvinyle donna satisfaction.)