C'est dans les tombes qu'on a découvert des fragments à peine détériorés de tissus, tous d'excellente qualité, particulièrement ceux de laine qui ont permis d'identifier trois types de tissage. Il y avait aussi des étoffes en poils de chèvre, du feutre. Ce sont jusqu'à ce jour les plus anciens textiles de notre planète. Deux circonstances ont favorisé leur préservation ; le fait qu'ils ne se trouvaient pas en contact avec la chair en décomposition, et aussi les conditions hygrométriques de l'air. Mais il se pourrait aussi que le sol ait des qualités particulières comme celui d'Ispahan. Aucune étude pédologique ne nous l'a encore révélé.
Parmi les objets usuels, laissés à la disposition des défunts, il paraît intéressant de signaler des fourchettes de bois et d'os. Cet objet ne se trouve chez aucun autre peuple de la pré-, ni de la protohistoire et l'on en ignorait l'usage en Occident avant ces derniers siècles. Avec ces fourchettes, des plats de dimensions variées, des assiettes, gobelets, pichets et coupes, en céramique très fine.
L'examen des squelettes retrouvés jusqu'ici n'a pas permis de déterminer la race dominante. On trouve divers types de Méditerranéens et aussi des Anatoliens. Mais les fouilles se poursuivent et l'on ne sait quelles surprises elles nous réservent. Les ethnologues ont pu, par contre, fixer l'âge approximativement moyen : trente-deux ans pour les hommes, trente ans pour les femmes. On peut penser que les maternités trop nombreuses, comme autrefois aux Indes, provoquaient cette légère différence. Car ceci excepté, la femme occupait certainement le premier rang dans cette société.
Un détail déjà le suggère, en dehors de l'importance qui est donnée à la femme en matière religieuse. Les tombes étaient creusées sous l'emplacement qu'avaient occupé les lits des défunts de leur vivant. Ceux des hommes étaient de simples banquettes. La maîtresse de céans, elle, avait droit à une couche très large, presque majestueuse. Un jour peut-être découvrira-t-on un lien entre les différentes civilisations éparses dans le temps et dans l'espace et qui pratiquèrent le matriarcat : prédécesseurs des Indo-Européens en diverses régions de l'Asie occidentale ou tribus indonésiennes et malaises, pour ne citer que ces quelques exemples.
On peut, sans trop risquer de se tromper, imaginer que, même hiérarchiquement inférieure aux prêtresses, seules dépositaires du rituel, une confrérie de prêtres (ou de magiciens), savants et techniciens sut tirer un parti magnifique de l'obsidienne, principale ressource de Çatal hüyük. Il y avait trois gisements d'obsidienne près du volcan maintenant éteint. Et ce matériau servait à la fabrication de presque tous les outils : faucilles, haches, grattoirs pour le nettoyage de la laine, poinçons, armes diverses, pointes de lances ou de flèches.
Or, techniquement, l'obsidienne est un verre : dur et noir. Pourquoi les savants de cette cité n'auraient-ils pas cherché à en inventer des variétés de différentes couleurs et n'auraient-ils pas créé les premiers le verre dont on pense être redevable aux Phéniciens ou aux Égyptiens ?
Et les expéditions de ces techniciens jusqu'aux abords des volcans de Hassan Dag, Karaça Dag et Mekke Dag n'auraient-elles pas donné naissance, bien avant la civilisation hellénique, à la légende de Prométhée ? Certes, rien ne vient étayer cette hypothèse. Nous n'avons même pas, pour nous y appuyer, une légende qui, née dans la région d'un fait réel, aurait été retransmise à travers les âges aux premières générations de l'ère historique. Mais les conditions géographiques en Grèce comme en Crète expliquent mal la naissance de ce mythe. Alors pourquoi ne pas en chercher la source autour des cratères jadis incandescents ?
Mais la réalité, à Çatal hüyük, fait elle-même rêver. Parmi les ustensiles, Mellaart remarqua d'emblée les mortiers qui servaient à moudre les grains. Ces grains ont laissé parfois leurs empreintes ou sont demeurés presque intacts. Et les chercheurs se rendirent bientôt à l'évidence (grâce aux études génétiques du professeur danois Hans Helbart) : les habitants de la cité néolithique ne se bornaient pas à cueillir des épis de blé sauvage à la ronde : ils en cultivaient trois variétés. Ils semaient également de l'orge, des lentilles, faisaient croître des plantes oléagineuses et médicinales, des amandiers, des pistachiers.
On sait que des savants américains ont également trouvé dans des grottes du Mazandéran sur les rives de la Caspienne des grains de blé dont le carbone 14 leur a permis de déterminer l'âge : dix mille ans environ. Un peu auparavant du reste, en 1948, Robert J. Braidwood avait, au cours de ses fouilles, à Jarmo, en Irak, exhumé des meules et des fours à cuire des galettes. Or, ces objets remontaient à 6750 avant J -C.
Mellaart estime que les hommes, tout en demeurant chasseurs, mais devenus pasteurs et agriculteurs durent comprendre la nécessité de quitter leurs habitations dispersées sur les flancs des montagnes pour se grouper dans les plaines, afin de faciliter les opérations agraires et sans doute aussi l'élevage.
Après les travaux de Maurits Van Loot à Mureybat en Syrie du Nord, on allongea l'échelle des âges en ce qui concerne les communautés agricoles : celles-là appartenaient au VIIIe millénaire avant J.-C. Mais on ne peut plus risquer au stade actuel d'établir de chronologie avec le dogmatisme des archéologues et ethnologues du passé. Chaque année, dans quelque lieu du globe, une nouvelle découverte remet en question l'antériorité d'une civilisation.
Le site syrien cessa d'apparaître la première agglomération culturale lorsque l'on mit au jour en Iran, assez récemment, des vestiges d'un village remontant à huit mille cinq cents ans avant notre ère. On en trouvera peut-être bientôt d'autres plus anciens.
La classification de Tunay Akoglou a, naturellement, pour point de départ Çatal hüyük. Après un hiatus de plusieurs millénaires, le second site est Tell Hala, mis au jour par Oppenheimer en 1911 et qui remonte à 3800-3500 ans avant J.-C. Mais ce tableau dans lequel figurent ensuite Uruk, les Hattites, les Hittites, les Hurrites, malgré sa rigueur scientifique semble très précaire.
Entre la date du dernier Çatal hüyük vers 5600 avant J.-C., et les expéditions dont parle Tashin Ozgüc et que les Sumériens firent en vue d'acheter du cuivre, que s'est-il passé dans cette contrée où se déroulèrent tant d'événements depuis les débuts de l'ère historique et que l'on a crue longtemps inorganisée même en communautés très primitives au néolithique ? Les échanges entre Sumériens et Anatoliens sont postérieurs de plus de vingt siècles à cette mystérieuse disparition de la dernière ville exhumée par Mellaart. Comment combler ce hiatus ?
À une époque plus récente, les Assyriens installèrent dans la même région un important comptoir commercial : Kanesh. C'est là que Tashin Ozgüc (actuellement directeur de la section archéologie de l'université d'Ankara) et ses collaborateurs excavèrent en 1963 quatorze mille tablettes gravées. Le déchiffrement de celles-ci n'a pas encore été entrepris. Peut-être y retrouvera-t-on des indications relatives à Çatal hüyük ?
En 1967, Tashin Ozgüc devait découvrir à Altin Tépé les vestiges d'une ville comportant une citadelle et une nécropole. Le site qui se trouve dans la région orientale de l'actuel État turc appartenait à l'Urartu qui s'édifia aux alentours de l'Ararat. Avant même que ces fouilles aient été entreprises sur l'aire de ce vaste empire qui s'effondra au VIe siècle avant J.-C. nous possédions déjà d'amples renseignements à son sujet grâce à des textes assyriens. D'abord un petit État au IIe millénaire, l'Urartu, avait atteint son apogée au VIIIe siècle avant (et non après) notre ère. À cette époque, les Lydiens le considéraient comme beaucoup plus puissant et inquiétant que l'Assyrie. Au nord, il s'étendait au-delà du Caucase, à l'ouest, il franchissait l'Euphrate. À l'est, il avait vassalisé les Indo-Européens de la région du lac Urmiah. La résidence le plus souvent citée de leurs souverains et dont jusqu'ici on ignore l'emplacement exact était Toprak Kaleh, au bord du lac de Van. Nous ne connaissons pas l'origine des habitants qui étaient toutefois des Asiatiques et non des Sémites. Nous ignorons donc quel lien existait entre eux et les citadins de Çatal hüyük. Mais on ne peut manquer d'être troublé par diverses similitudes.