Ce fut la découverte de deux tombes en 1938 et en 1956 sur la « Colline d'Or » (Altin Tépé) qui incita la Fondation historique et le département des Antiquités du gouvernement turc à entreprendre les fouilles. Elles permirent de reconstituer la vie quotidienne, les techniques, l'art, la religion du peuple. Les murs de l'enceinte et ceux de la citadelle avaient une épaisseur de plus de dix mètres et la technique employée à leur construction prouve une grande habileté. Une partie des textes déjà déchiffrés fournit des indications quant au maniement des blocs de granit de quarante tonnes que les ingénieurs soulevaient à plus de soixante mètres (deux cents pieds) de hauteur et ajustaient. Toutefois, bien que le procédé soit expliqué, il nous paraît stupéfiant qu'on ait atteint cette performance à Altin Tépé de même qu'on demeure interdit devant les dalles de Baalbek, en se demandant d'où elles proviennent et comment on a pu les transporter et les mettre en place.
On est également parvenu à déchiffrer quelques textes relatifs à la comptabilité, aux réserves. Un d'eux nous informe que l'on stockait à l'usage du roi et des nobles trois cent soixante-quinze mille litres de vin. Lorsqu'on sera parvenu à lire tous les autres, on obtiendra sans doute une profusion de données nouvelles. Mais d'ores et déjà certains objets nous en fournissent de précieuses : comme ce disque d'or dont les motifs minutieusement et artistement gravés nous permettent d'établir des singuliers rapprochements ! N'y voit-on pas un dieu vêtu d'une longue robe et monté sur un cheval ailé, ancêtre de ceux de la mythologie grecque ?
Les tombes sont une réplique en réduction des maisons, comme plus tard dans la nécropole de Nagheh-e-Roustem. Les cadavres, ici aussi, sont somptueusement vêtus avant d'être enterrés. Et dans les cercueils de pierre ou de bois, on place comme à Çatal hüyük des armes pour les hommes, des bijoux pour les femmes.
Le luxe ici excédait de beaucoup celui de la cité néolithique les meubles étaient ornés d'or et d'argent, les pieds des tables et des lits, en bronze, prenaient la forme de sabots de chevaux ou de pattes de boucs. Des têtes de taureaux décoraient des chaudrons. Pour exécuter les dessins très soignés des fresques, les artistes disposaient de règles et de compas.
Tous ces éléments fragmentaires ne permettent pas de reconstituer une chaîne solide. Trop de maillons manquent et l'éparpillement dans l'espace multiplie les hypothèses. Si l'on sait, par exemple, comment Çatal hüyük disparut, écrasé (probablement par les Scythes) au milieu du sixième millénaire avant notre ère, on ignore tout des motifs qui engendrèrent l'édification première de cette cité.
On peut difficilement admettre qu'elle représente un essai qui s'avéra un coup de maître dans le domaine urbain. Par ailleurs, le monopole de l'obsidienne ne suffit pas à expliquer cet accomplissement. Des techniques complexes comme celle qui consiste à percer dans une bille de pierre dure un trou plus fin que la plus fine aiguille ne naissent pas toutes seules. S'il s'agit d'une invention, elle présuppose une ingéniosité confondante. Mais ne s'agirait-il pas plutôt d'un héritage ? On conçoit mal que l'art de Çatal hüyük soit le prolongement normal de celui du paléolithique supérieur vers la fin du dernier âge glaciaire. Et cela vaut également pour la civilisation de prêtres techniciens découverte récemment au Caucase, dans une région certainement en contact avec la cité néolithique qui avait, nous l'avons dit, un important réseau commercial.
Première civilisation urbaine accomplie ? Née comment ? Apparition brusque ? Ou, sinon, quelle filiation ? Quel héritage ? Représentant un progrès par rapport à un passé que nous ignorons, ou le souvenir de quelque civilisation plus haute ?
À Çatal hüyük, peut-être les habitants ignoraient-ils eux-mêmes ou niaient-ils l'existence de leurs prédécesseurs, tout comme ceux d'Altin Tépé ignoraient la leur. Lorsque l'on aura déchiffré leur écriture, il se peut qu'on lise : « Des fous seuls peuvent prétendre qu'il y eut dans un lointain passé des hommes aussi avancés que nous. »
III. L'EMPIRE DE DÉDALE
Santorin, les Atlantes et la Crète de Minos. – Les relations avec l'Asie. – Les rois de la mer et des métaux. – Histoire de l'orichalque. – Les installations sanitaires et l'urbanisme. – Les élégantes de Cnossos. – Linéaire A, linéaire B et disque de Phaïstos. – Les inventions fabuleuses de Dédale. – Une corporation de Dédales ? – Mythe ou réalité de Talos, le robot. – Le naphte et la blessure de Talos. – La balance à peser les âmes. – Mettre de l'humanité dans l'histoire humaine.
« Je m'adresse à vous, à partir du temps du Taureau qui vient de se terminer. À travers plus de trois mille ans, je vous envoie un message à vous qui vivez à la jonction du Poisson et du Verseau. À votre époque, vous avez achevé beaucoup de choses que j'ai commencées, et certaines de mes réalisations techniques paraissent triviales et peut-être infantiles à côté des vôtres. Néanmoins, j'ai fait des choses qu'aucun homme n'avait faites avant moi, et j'ai réalisé des merveilles que nul ne pouvait faire avant que je vienne. Mon fils et moi, avons traversé le ciel où nul homme n'avait été avant nous. »
Ainsi Dédale s'adresse-t-il à nous dans un message imaginaire par lequel débute le beau livre de fiction de Machael Ayron, peintre et sculpteur anglais…
L'empire de Dédale avait pour centre la Crète. Il y a de fortes chances pour qu'il se confonde avec celui qui a survécu dans la légende sous le nom d'Atlantide.
Nous n'avons au sujet de l'Atlantide aucune certitude et de nombreux auteurs lui attribuent un autre emplacement. Platon la situait à l'ouest des colonnes d'Hercule, autrement dit, du détroit de Gibraltar. On s'y référa pour chercher sa trace dans l'Atlantique. Mais, semble-t-il, les effondrements qui survinrent dans cette région se produisirent lentement et remontent à plus de cinq cent mille ans. Or, l'Antiquité affirme que la disparition fut brutale. Solon en avait entendu parler lors de son séjour en Égypte. Les prêtres de Saïs disaient l'Atlantide aussi vaste que la Lydie et l'Asie réunies. C'est sans doute exagéré ; d'ailleurs, les peuples civilisés des rives de la Méditerranée ignorèrent longtemps les dimensions de l'Asie. Dans le Critias, Platon parle d'une guerre qui aurait éclaté neuf mille ans avant son époque entre les souverains de l'Atlantide et ceux de la mer Égée. Il s'agirait donc d'un royaume beaucoup plus ancien que l'empire crétois. Mais comme aucune hypothèse n'a jusqu'ici été confirmée ou infirmée, on peut en faire d'autres. Celle-ci, par exemple : un peuple vivant sur une île de l'Atlantique au cours du néolithique aurait inculqué aux premiers Crétois les bases de sa civilisation avant de disparaître et il est tout aussi loisible d'imaginer qu'une seule catastrophe causa la disparition de l'Atlantide (quel qu'en fût l'emplacement) et la destruction des villes de la Crète minoenne.
Une terrible éruption volcanique aurait pu engloutir une ou plusieurs îles, tandis que d'autres étaient seulement dévastées. Dans l'île de Théra (ou Thira), actuellement Santorin, on a pu établir qu'une ville dont l'archéologue grec Spiridon Marinitos a découvert quelques vestiges en 1961 fut détruite par l'explosion d'un volcan sous-marin vers 1500 avant J.-C. Ce qui n'aurait été, selon le savant, qu'un épisode de l'histoire tellurique, particulièrement agitée dans cette partie du monde. Au même moment que Santorin, située à cent vingt kilomètres de la Crète, et à deux cents d'Athènes au sud de la mer Égée, d'autres îles plus petites du même archipel, auraient pâti du cataclysme qui, selon le séismologue grec Ganalopoulos, aurait débuté par des secousses sismiques, suivies d'un raz de marée et de deux éruptions. On a retrouvé des traces de laves, remontant à ce siècle, sur tout le pourtour de la Méditerranée orientale et certains papyrus évoquent l'obscurcissement du soleil qui se produisit alors en Égypte.