— Oui. Elle ne l’a jamais vu de ses propres yeux, aussi ne l’a-t-elle pas reconnu quand il s’est retrouvé ici vingt ans plus tard. Mais elle l’avait vu à travers l’esprit de la mère peu de temps après sa naissance, et depuis il a été une sorte de symbole pour elle, la somme de toutes les frustrations qu’elle ressent parce qu’elle ne peut pas aider tous les gens qu’elle aime. Et elle a pensé à lui quand elle croyait vivre ses derniers moments.
— Sera-t-elle de nouveau capable de travailler ?
— Non. Mais elle vivra un certain temps. J’en ai l’assurance. Elle vivra assez longtemps pour enseigner à Howson tout ce qu’elle sait.
— C’est mieux que d’avoir des enfants, dit Waldemar. Pour nous, je veux dire. (Il jeta un coup d’œil à Singh.) Savez-vous que nous vous envions ?
— Oui, murmura Singh. Et nous, nous vous envions, vous.
— Y compris Howson ?
— Non, dit Singh. Ça ne sera jamais facile pour lui. Il pourra trouver des compensations dans le développement de son don, à présent qu’il peut l’exploiter dans un sens qui le satisfera. Mais il aura toujours à lutter contre sa jalousie envers ceux qui peuvent descendre une rue sans boiter et regarder les autres en face.
Waldemar le regarda un moment, puis il gloussa.
— C’est ce que j’allais vous dire, fit-il. Mais si vous l’avez déjà compris… Eh bien, avec vous et Ilse pour le guider, il survivra.
— Il fera beaucoup mieux que simplement survivre, répondit Singh.
LIVRE III :
Mens
XIV
Puisqu’il était celui qu’il était, il avait demandé – et on lui avait accordé – un avion privé pour aller n’importe où dans le monde, espérant échapper aux regards éplorés et aux chuchotements des gens ordinaires. Mais à cause de ce qu’il était, même le léger choc qui trahit le pilote à leur rencontre le blessa, et le blessa durement. Il supporta avec ennui pendant une courte période ; puis il mit fin au voyage et ne réclama plus jamais l’avion.
À cause de ce qu’il était, il pouvait difficilement être seul. La meilleure chose, après cela, était de se trouver là, au centre thérapeutique d’Oulan-Bator, où ceux qui le connaissaient avaient réprimé leurs premières réactions instinctives, et où ceux qui ne le connaissaient pas supposaient qu’il était un patient comme eux.
En onze années, certains changements s’étaient produits, mais il était le même, bien qu’il portât un nouveau titre à présent. Il était Gerald Howson Psi. D, télépathe soignant de première catégorie ; de l’Organisation Mondiale de la Santé. Il était l’une des cent personnes de la Terre les moins faciles à remplacer. C’était une bonne situation. Ça aidait – un peu. Mais il était toujours un nabot, et sa jambe courte traînait toujours tandis qu’il boitillait dans les couloirs, et le même affreux visage le saluait chaque malin dans sa glace.
Il s’était longtemps accroché à l’espoir. Il s’était rappelé la sourde-muette qu’on avait dotée de la parole et de l’ouïe et la façon dont elle était venue le remercier – lui, lui, Gerald Howson – les yeux pleins de larmes. Mais ça n’avait pas duré. Les visites s’étaient espacées ; finalement elles avaient cessé et il avait appris qu’elle avait épousé un homme de la ville où ils étaient nés tous deux et où ils avaient passé leur enfance.
Tandis qu’il était un horrible infirme.
Il y avait eu des demi-promesses, de nouveaux procédés chirurgicaux. On était même allé une fois jusqu’à tenter une greffe de peau sur lui. Mais longtemps avant que les tissus au développement lent se soient soudés, avant que les vaisseaux sanguins aient irrigué la greffe, elle s’était gangrenée et détachée. Il s’était tristement résigné depuis. Peu importait le temps qu’il consacrait à y penser, il ne pourrait ajouter les centimètres désirés à sa stature ; mieux valait employer un autre moyen que s’apitoyer sur lui-même.
Lorsque les défenses de la conscience étaient abandonnées dans le sommeil, il n’y avait aucun moyen d’empêcher les obscurs chagrins du passé de revenir s’ils en décidaient ainsi.
Il s’éveilla soudain d’un rêve lugubre. Ceci n’était pas l’imagerie habituelle de ses cauchemars ! Il en faisait assez souvent pour en reconnaître les racines dans la vie réelle, et rien de ce qui venait de le faire sursauter ne correspondait à une expérience directe.
Il n’ouvrit pas les yeux. Il n’y avait pas de doute : la chambre était sombre, et de toute façon la source du signal qui avait poignardé son esprit se trouvait à une certaine distance, partiellement dissimulée par le « bruit » des autres dormeurs. Le message avait émergé avec la soudaineté d’un cri dans une conversation paisible. Et c’était un cri de terreur.
Respirant régulièrement et se forçant à rester détendu, il plongea dans le flux mental pour identifier les images. De hautes montagnes couronnées de neige, des caravanes descendant des vallées, et les rythmes d’une langue qu’il ne comprenait pas…
Je crois que je l’ai.
Il y avait cette jeune Népalaise dans la Salle 4, une télépathe novice qu’ils avaient trouvée trop tard, après que ses compatriotes ignorants et pétrifiés l’eurent lapidée comme porteuse de malédiction. Elle devait avoir fait un mauvais rêve.
Eh bien, si c’était le cas, il pouvait arranger les choses sans même quitter son lit. Il fit en sorte d’entrer en contact avec elle et fit sortir d’elle sa frayeur informe. Un instant avant de se révéler, il fit une vérification et un pli se forma entre ses sourcils.
Ce n’était pas le Népal actuel. Même un pays aussi montagneux et isolé ne pouvait être si primitif. Des coutumes féodales ? Magiques ? De la magie ?
Il s’assit dans son lit et alluma l’interrupteur avant même d’y penser. Attendant une réponse, il plongea plus profondément dans les images extraordinaires qui lui étaient répercutées. Un sentiment de dépendance et d’absolue maîtrise : une mentalité d’une arrogance pleine de défi. Ces pensées-là ne provenaient pas de la fille. En particulier la nuance de masculinité qui colorait les pensées. Comme tous les gens d’origine paysanne, elle avait des préjugés rigides sur la masculinité et la féminité ; elle s’était religieusement conformée au schéma social de son pays afin d’échapper aux pires conséquences qu’auraient eu le développement de son don.
Une voix fatiguée monta de l’interphone :
— Ici Schacht, médecin de garde. Que se passe-t-il ?
— C’est Gerry, Ludwig. Quelque chose ne va pas pour la Népalaise de la Salle 4 – Quelque chose de suffisamment fort pour m’avoir réveillé.
— Hmmm ? (Un grognement interrogatif tandis que Schacht vérifiait le tableau de bord de la Salle 4.) Je ne reçois rien d’elle ici. D’après mes bitoniaux, elle est endormie.
— Ça ne prend pas son origine chez elle, dit Howson.
Il transpirait ; il y avait une profondeur terrifiante et complexe dans le fond mental où il plongeait, et plus il s’obstinait, moins il était sûr de ses explications toutes faites. Pourtant, il n’avait rien de mieux à suggérer.
— Avons-nous des paranoïaques mâles chinois en thérapie ?
— Oui, il y en a un en coma régressif dans le même bâtiment que la fille. (Schacht hésita.) Vous dites que ça ne prend pas son origine chez elle. Vous pensez qu’elle est en train de capter les pensées d’un esprit dérangé ?
— Elle capte quelqu’un, et ça lui flanque une frousse du diable. Vérifiez le paranoïaque dont vous avez parlé. Ça pourrait être lui. (Il perçut la nuance de doute dans sa propre voix haut perchée.)