Pendant un instant fantastique, il eut l’impression que le monstre voulait escalader sa propre queue pour l’atteindre. Puis il le sentit qui se soulevait. Quatre fois, cinq fois, le marché tourbillonna vertigineusement ; sur le sol, le sang de la bête décrivait un cercle encore plus grand. Hao Sen ajouta une dernière traction violente et lâcha tout.
Le monstre passa par-dessus l’étalage de corderie, par-dessus la cahute du changeur et les pièces éparpillées, et s’abattit, la tête bizarrement tordue sur la première marche du temple.
L’homme laissa retomber ses bras douloureux le long de son corps, haletant. Il regarda la carcasse du dragon, et les marches au-delà, et puis il croisa le regard fixe de l’homme de haute taille qui était demeuré immobile, appuyé sur un bâton.
Alors il sut.
XIX
— Un beau combat, fit l’homme au bâton d’un ton qui suggérait qu’il en avait vu une douzaine du même genre.
Hao Sen ne répondit rien ; son cœur battait avec trop de violence. À présent, tous ses plans étaient réduits à néant. Il était totalement vulnérable.
Son seul espoir était d’essayer de maintenir la fiction selon laquelle son déguisement était la création d’une personnalité schizoïde secondaire dans le déroulement général du fantasme.
Il cracha dans la poussière, frotta ses mains l’une contre l’autre et s’approcha du dragon pour retirer son épée du ventre de la bête.
C’était inutile : la garde était tordue à angle droit. En jurant, il fit mine de la jeter.
— Attends ! commanda l’homme qui se tenait sur les marches du temple. Une épée qui a pris la vie d’un dragon n’est pas une arme que l’on jette si légèrement. Donne-la.
Hao Sen obéit à contrecœur. L’homme prit l’arme et l’examina soigneusement ; il murmura quelque chose que Hao Sen ne put comprendre – sans doute une formule magique – et forma un anneau en rapprochant son pouce et son index qu’il fit courir le long de la poignée. Il cala ensuite la garde dans la pliure de son coude et saisit l’épée de sa main libre. Puis il fit courir l’anneau formé par ses doigts le long de la lame.
Le sang se figea et s’égoutta, laissant la lame immaculée. Lorsque les doigts atteignirent l’endroit où l’épée était tordue, le métal frémit puis s’anima avec un sifflement jusqu’à redevenir droit.
— Je suis Chu Lao le Magicien, dit l’homme d’une voix brusque. Reprends ton épée !
L’instant d’après il avait disparu.
Hao Sen considéra froidement les faits. Ils étaient déprimants.
Malgré tout le soin qu’il avait mis à se préparer, il avait secrètement fait une supposition qui pouvait être fatale : il comptait affronter un adversaire semblable à ses autres adversaires. Ce n’était pas le cas. Il avait affaire à un homme qui mettait autant de soin à élaborer ses fantasmes que dans tout autre domaine de son existence. Les taches de maladie sur les flancs du dragon auraient dû être un avertissement. Ce genre de détail était presque inconcevable à moins d’être produit par la réaction de Hao Sen à son environnement.
Lui-même avait utilisé ce stratagème assez souvent ; il avait encore compté l’employer en imaginant Étoile, le chameau. Et que ce fût par déduction ou par prémonition, cette arme aussi lui avait échappé.
Le dragon était assurément un phénomène schizoïde secondaire avec sa personnalité propre et « réelle ». Et le maître de la Cité du Tigre n’était pas l’Empereur livré à l’adulation et à la pompe, mais bien Chu Lao, le Magicien.
Magicien ! Il frissonna. Rien d’étonnant à ce que les premiers souffles du fantasme lui soient parvenus avec un pressentiment de magie !
Mais la magie pratiquée par Chu Lao devait être logique, rigoureuse, régie par des lois soigneusement préparées ; elle devait être rigide et inflexible comme une science. Chu Lao connaissait ces lois, et Hao Sen ne les connaissait pas. Il renonça complètement à ses plans initiaux. Il n’était plus question d’un subtil travail de sape, de ferrailler en cherchant une chance de prendre le contrôle de la situation, sa technique favorite dans le passé. Utiliser les armes fabriquées par son ennemi et combattre sur le terrain choisi par lui, c’était le chemin de l’épuisement et de la défaite. Il considéra sombrement l’épée redressée par le magicien.
Il devait à tout prix éviter la défaite. Être battu une seule fois équivalait à une condamnation définitive.
Pourtant il lui fallait travailler à l’intérieur du schéma édifié par son adversaire ; s’il perturbait trop brutalement les données de base, le rapport mental pouvait être brisé, et il risquait de se retrouver errant dans un univers fantasmatique créé par lui-même, où il aurait l’illusion d’avoir triomphé, alors même que ses adversaires n’auraient été que des hommes de paille…
Sa décision fut prise. La force brutale était sa seule chance. Il se servirait donc de la force brutale.
Ils descendaient les montagnes, en rangs déterminés : ces bandits ne formaient pas une cohue barbare, mais une armée que la discipline soudait en une machine efficace. Alors qu’ils étaient encore à des kilomètres de la Cité du Tigre, le soleil matinal étincelant sur leurs boucliers et leurs casques attira l’attention des gardes de la cité, et il se fit aussitôt un grand tumulte autour des remparts.
Chevauchant son chameau avec aisance à la tête de son armée, Hao Sen souriait dans sa barbe. Sa longue lance à la pointe redoutable était couchée au repos le long du cou d’Étoile ; son épée balançait légèrement sur sa cuisse.
Qu’ils s’agitent et fassent du bruit ! Cela ne leur servirait pas à grand-chose. Ce qu’il leur réservait était suffisant pour les ébranler jusqu’au dernier dans la Cité du Tigre, y compris l’arrogant Chu Lao.
Pendant plus d’une heure les brigands descendirent des montagnes, en silence, à l’exception du gong qui rythmait leurs pas. Ils n’essayèrent pas de se mettre à portée de la ville mais formèrent un cercle et l’entourèrent. Des animaux chargés de fagots, des chariots portant des machines de guerre non assemblées, et de grandes quantités de provisions indiquaient manifestement qu’ils étaient décidés à assiéger la cité avant que l’Empereur puisse équiper son armée et rassembler le fourrage nécessaire pour entrer en campagne contre eux.
Hao Sen examina son travail avec satisfaction. Il avait choisi pour lui-même un poste relativement mineur, à la tête d’un détachement de cavaliers sur leurs chameaux, et le chef apparent des bandits jouissait de tout le luxe qu’une telle horde pouvait procurer : une immense yourte de voyage somptueusement décorée de fourrures et parsemée de tapis turcs, dressée sur un chariot tiré par une dizaine de bœufs. Autour du chariot bourdonnait en permanence un essaim d’officiers, de messagers et d’esclaves.
L’armée fit halte. On apercevait sur les remparts de la cité les chefs des forces de défense. Au bout d’un moment, ils se rassemblèrent sur un balcon surmontant la grille principale, face à l’endroit où le chariot du chef s’était arrêté.
Un héraut s’avança et entreprit les démarches préliminaires en demandant la reddition sans résistance de la cité. La réponse fut digne mais négative. Elle fut suivie par une volée de flèches, et le héraut revint vivement à cheval vers ses lignes.
Très bien. Hao Sen regarda les défenseurs se baisser tandis qu’on ripostait. Puis il y eut un arrêt ponctué par des tirs décousus tandis que les messagers apportaient des informations sur les assiégés.
Il semblait que la porte principale était le seul point vulnérable. En conséquence, les archers forcèrent ses défenseurs à garder la tête baissée tandis qu’une quantité de fagots et des pots de poix étaient traînés en direction des lourds battants de bois. Plusieurs hommes tombèrent, mais l’opération était bien avancée lorsqu’on abandonna abruptement. Les assaillants refluèrent et les défenseurs surpris prirent la mesure de la situation. Avec prudence, ils risquèrent un regard sous les boucliers noir et jaune à tête de tigre pour voir ce qui avait fait changer d’avis les brigands.