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La réponse fut bientôt visible. Le ciel se couvrait rapidement et les premières gouttes de pluie tombaient déjà. Aucun feu suffisamment fort pour endommager la porte ne pourrait survivre à la trombe d’eau qui se préparait.

Hao Sen braqua ses yeux étrécis sur le balcon surplombant l’entrée. C’était sûrement… Mais oui ! Le Magicien Chu Lao était là, dans une cape sombre qui se confondait presque avec la muraille de pierre, contemplant les nuages qui s’amoncelaient. On avait fait appel à sa magie pour défendre la ville, et jusqu’ici il semblait avoir l’avantage.

Hao Sen eut derechef un sourire de loup et les assaillants entrèrent en action.

Les fourrures et les fanfreluches du « char du chef » furent soudain rejetées, et il apparut qu’elles recouvraient seulement une légère armature de bambou, assez vaste pour qu’un homme y entre, marque une pause comme s’il parlait au chef, et ressorte. Cela mis à part, le chariot tout entier était une machine incendiaire, plein d’amadou, de poix et de jarres d’huile.

On fouetta l’unique paire de bœufs demeurée attelée. Saisies, les bêtes beuglèrent et s’arc-boutèrent. Le chariot s’ébranla. Dix mètres plus loin, des hommes libérèrent les bœufs à coups d’épée et le chariot continua tout seul sur la route pentue menant à la grande porte. Ses roues de bois vibraient.

Hao Sen attendait, tendu. Les défenseurs avaient vu ce qui se passait et se démenaient frénétiquement pour abandonner le parapet surplombant l’entrée.

Encore dix mètres…

Des flèches enflammées filèrent en sifflant à la suite du chariot ; la deuxième et la troisième firent mouche dans les chiffons imbibés d’huile à l’arrière du véhicule et des flammes de cinq mètres jaillirent, couronnées de panaches noirs. Le chariot s’abattit contre la porte dans un bruit d’effondrement et aussitôt ce fut l’enfer.

Jusqu’ici très bien. Mais Chu Lao avait-il été surpris ?

Apparemment non, car la pluie dégringola après quelques minutes d’hésitation seulement. Comme les flammes et la fumée s’étouffaient, on put voir qu’une large échancrure était ouverte dans la porte. On préparait un autre chariot incendiaire au sommet de la pente et l’on s’apprêtait à le lâcher lorsque les battants s’ouvrirent brutalement et les défenseurs chargèrent en force.

L’acte était si illogique que Hao Sen fut abasourdi. À l’évidence, la meilleure stratégie de la Cité du Tigre consistait à épuiser les assaillants ; c’est du moins ce qu’il avait pensé. Un instant, il s’interrogea sur la validité de ses propres plans ; puis les gardes de la cité, à pied et à cheval, arrivèrent sur lui, hurlant et brandissant leurs lames, et il n’eut plus le temps de réfléchir à une stratégie de rechange.

Progressivement, les combats s’étendirent tout autour de la ville. C’était une vilaine affaire. Au bout d’un moment Hao Sen repéra un grand drapeau de soie et il délégua son commandement à un jeune officier, probablement un de ses schizoïdes secondaires. Le drapeau là-bas était brodé d’un tigre et devait être la bannière de l’Empereur.

Non ! Attention !

Le drapeau du tigre ne pouvait être l’emblème de l’Empereur ; le symbole impérial était le dragon, le plus puissant de tous les animaux. Le tigre était certainement réservé à Chu Lao, le Magicien, parce que c’était sa ville – la Cité du Tigre – et la magie suivait ici des règles strictes, dont il avait eu un exemple lorsque Chu Lao avait réparé son épée et lui avait dit qu’une arme qui avait tué un dragon méritait d’être conservée…

Et le tigre était seulement le plus puissant des animaux après le dragon !

Hao Sen jeta Étoile en avant et tâcha de se frayer un chemin en direction du drapeau-tigre. Il y avait une violente mêlée autour de l’emblème et il lui fallut un moment avant d’atteindre une position d’où il pouvait voir si Chu Lao était réellement sorti de la ville pour superviser la bataille. Par trois fois il dut utiliser sa pique contre un soldat, et la troisième fois il lâcha l’arme. Désagréablement surpris, car cela signifiait qu’il était bien plus fatigué qu’il n’avait cru, il concentra ses forces et saisit son épée.

Au même instant, il vit le magicien sous sa bannière, et le magicien le vit. Aussitôt les gardes se massèrent pour lui barrer le passage. Espérant que l’attention de Chu Lao était distraite, Hao Sen se jeta de côté sur sa selle et Étoile se dressa sur ses antérieurs, ruant follement. Les gardes roulèrent à terre.

Mais la chamelle ne lui donna qu’un instant de répit. On lui lacéra les jarrets à l’instant où elle reprenait pied sur le sol. Négligeant les bêlements d’agonie de l’animal, Hao Sen continua d’avancer, son épée traçant de mortels demi-cercles. Par deux fois, des coups firent résonner son casque ; par deux fois il sentit la pointe de son arme qui était freinée, puis se dégageait en se frayant un passage à travers les chairs. Pendant une fraction de seconde délirante, un bras coupé sembla vouloir le saisir par la barbe.

Enfin il déboucha dans le cercle enchanté qui entourait le magicien.

— Chu Lao ! cria-t-il. Chu Lao !

Le magicien tourna vers lui un regard stupéfait, mais où se lisait aussi… oui, un amusement sardonique…

— Chu Lao ! hurla Hao Sen. Je nomme ta cité !

Partout sur le champ de bataille, les hommes semblèrent perdre leur ardeur à se battre. Comme frappé d’une prémonition, Chu Lao vacilla.

— Cette ville est la Cité du Tigre ! Ce tigre est ta cité ! Et le tigre est moins puissant que le dragon !

Soudain, sans qu’on pût voir comment c’était advenu, il y eut à la place de la ville un félin rayé aux yeux verts, tapi et rugissant, les griffes découvertes, énorme au-delà de toute expression.

— Mon tigre ! cria Chu Lao. Oui, c’est mon tigre !

— Et cette épée a bu le sang d’un dragon ! hurla Hao Sen. Cette épée est mon dragon !

Il fit tourbillonner la lame au-dessus de sa tête et la lança, scintillante, à travers les airs ; elle changeait ; quand elle s’abattit, ce fut sur quatre pattes gigantesques. La chose dressa sa tête sinueuse et incurva sa queue monstrueuse. Elle tourna vers le tigre les crocs de sa gueule rugissante.

Elle avança. Elle frappa, et ses serres ajoutèrent des rayures sanglantes à la robe du tigre. Elle mordit, et des fleuves de sang souillèrent la terre. En vain le tigre s’attaqua aux écailles impénétrables. Il n’avait aucune chance. Un instant encore, et il s’abattit avec un choc à ébranler le monde. Toute chose explosa, et Hao Sen avec.

Une fraction de seconde infinitésimale, il vit les armées affrontées, la boucherie, les morts et les mourants, et…

Et c’était fini et il était Howson, pas Hao Sen, et il était empli d’une terreur sans nom, à cause de la façon dont il avait vaincu.

XX

Il se tenait au pied du lit où l’on avait installé Choong et il attendait qu’il se réveille. Cependant, il ne pouvait échapper à ses pensées.

Je crois que Miss Moreno savait ; en tout cas, elle est partie si vite, avant que je me réveille du sommeil de l’épuisement… et Pan sait aussi, mais à lui je peux faire confiance après tout ce temps où nous avons travaillé ensemble.