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— Gerry, je ne comprend pas !

— Non ? Je n’ai pas compris non plus au début, admit amèrement Howson. Et je suppose que Pak ne vous l’aurait pas dit parce que je lui ai interdit de le faire, pour avoir une chance de m’habituer à cette idée. Écoutez : tous les télépathes que j’ai ramenés hors de leurs fantasmes jusqu’à présent étaient les personnalités mal équilibrées que nous avions supposées, brisées par la dureté du monde. Sur ceux-là, je peux avoir prise. Mais Choong, en pleine possession de ses facultés, dans un monde de son choix et agissant selon sa fantaisie, aurait pu me balayer comme une mouche importune.

« Il ne l’a pas fait. Il a eu l’intelligence de voir qu’il lui faudrait aider quiconque irait à sa recherche, et c’était une précaution contre la possibilité de jouir de son pouvoir absolu trop largement. Aussi a-t-il suivi des schémas dont les règles pouvaient être facilement démontées. En particulier, en introduisant la magie dans son univers personnel, il a utilisé les règles fondamentales de James Frazer, la relation d’identité et les rapports entre le tout et la partie. Je l’ai pris par surprise quand j’ai soudain compris cela au moment de la rencontre cruciale, et… bien. Peu importent les détails. Disons que c’est la seule chose qui me fait plaisir mais qu’elle ne me satisfait pas, car c’était une heureuse inspiration et non le résultat d’un plan.

« Pan, il a détruit ma confiance en moi ! J’ai dû admettre quelque chose que je vous cache depuis des années, que je me cache à moi-même. Je suis jaloux des gens qui peuvent s’évader ! Pourquoi pas ? Regardez-moi ! Et cette jalousie me fait peur ! Je ne connais personne qui pourrait me ramener d’un fantasme ! À moins que je fasse quelque chose pour m’aider, je suis capable d’entrer dans l’univers de quelque patient, de le trouver séduisant, et de ne plus vouloir revenir. Je n’ai pas la force d’y entrer à la manière de Choong. Mais je pourrais aussi n’avoir pas la force de mettre fin à un… voyage dans quelque fantasme particulièrement séduisant.

Singh avait les yeux baissés sur le bureau.

— Dois-je comprendre que tu as en tête quelque chose qui pourrait t’aider ?

— Je… Je n’en suis pas sûr. (À présent, la sueur perlait sur le visage et les mains de Howson.) Jusque-là tout ce que j’ai décidé, c’est que je pars pour un moment. Seul. Pas comme je faisais quand je suis arrivé ici, avec quelqu’un pour veiller sur moi au cas où je me couperais ou bien où des enfants se moqueraient de moi. Seul. Je ne peux peut-être pas faire de l’alpinisme dans le Caucase, ou du surf à Bondi Beach. Bon sang, Pan, j’ai pris soin de moi-même, plus ou moins bien, pendant vingt ans avant d’être découvert et amené ici. Si je peux réapprendre cela je peux commencer à trouver une réponse à mes problèmes.

— Je vois. (Singh faisait tourner un crayon entre ses doigts courts et solides.) Et que te proposes-tu de faire à présent ?

— Prendre un taxi, aller à l’aéroport, et prendre l’avion pour quelque part. Je serai de retour dans… deux mois je pense. Vous veillerez à ce que j’aie de l’argent ?

— Bien entendu.

— Dans ce cas… (Howson resta court.) Je crois que c’est tout ?

— Je crois. (Singh se leva, fit le tour du bureau et vint lui tendre la main.) Bonne chance, Gerry. J’espère que tu trouveras ce que tu désires.

Abruptement, ce n’était plus Howson qu’il regardait. Il avait en face de lui un homme à la peau olivâtre, à la barbe noire et carrée, plus grand que lui, vêtu d’un étrange costume barbare fait principalement de cuir et de cuivre ciselé. Une énorme épée pendait à sa ceinture. Il était athlétique et beau ; il rayonnait de santé et de contentement.

L’étranger se mit à changer ; il fondit, se ratatina, jusqu’à ce qu’il n’eût qu’un mètre cinquante de haut, qu’il fût imberbe et légèrement difforme, jusqu’à ce qu’il fût, en fait, Gerald Howson.

— Voilà ce que je désire, dit Howson d’une voix faible. Et ce n’est pas ce qui me fera du bien, pourtant. Au revoir, Pan. Et merci.

XXI

À l’aéroport il se renseigna sur les vols à destination de sa ville natale, et fut presque choqué en se rappelant que c’était jadis « chez lui ».

Chez lui ! Depuis quand n’y avait-il plus pensé en ces termes ?

Les gens se souviendraient-ils, le reconnaîtraient-ils ? Il n’avait pas beaucoup changé, mais il était bien vêtu alors qu’il avait été loqueteux, bien nourri et non plus maigre et émacié, et c’était un changement suffisant pour leur faire plisser le front à la recherche d’un souvenir à demi évanoui.

Une excitation étrange et enivrante commença de le gagner tandis que le taxi parcourait les rues familières en direction du quartier où il avait passé la plus grande partie de son enfance. Saisi d’une impulsion, il demanda au chauffeur de s’arrêter pour le laisser descendre. La plupart de ses bagages étaient restés à l’aéroport et il n’avait gardé qu’une valise légère, facile à porter car il désirait que cette partie du voyage se déroule lentement, à pied, afin que la force des vieilles associations d’idées puisse remplir son esprit.

Le premier fait important qui le frappa fut la disparition de son ancienne maison.

Il s’arrêta à un coin de rue et considéra l’entassement d’appartements à bas prix qui avaient pris la place du terrier au plâtre écaillé qu’il avait connu. Les mêmes gangs de rues se pourchassaient autour de lui, les mêmes vieilles voitures roulaient en grinçant, les mêmes bus bondés cliquetaient et dévalaient les chaussées en pente. Mais l’immeuble n’était plus là.

Une vague de nostalgie inattendue l’effleura. Il changea sa valise de main et se remit en marche. À mesure qu’il avançait, il découvrait des gens qui le dévisageaient ; un petit garçon lui lança bravement un gros mot à la figure et s’écroula de rire. Il connaissait à présent le pourquoi de telles actions et n’en éprouva pas de ressentiment.

À une ou deux rues de distance vers le nord, se rappela-t-il, il y avait un bar où il avait accompli d’étranges travaux durant la maladie de sa mère. Pour y aller il devait passer devant son ancienne école. Il prit au nord, tout en continuant de faire mentalement des comparaisons.

Le bar-restaurant avait changé de disposition et de décoration mais il était toujours là. Il semblait plus prospère que par le passé. Il y avait des tabourets hauts au comptoir mais il gagna une table, provoquant une grimace chez le barman ; mais il lui paraissait trop difficile de grimper sur un tabouret.

— Qu’est-ce que ce sera ? demanda l’homme.

Après ce voyage, Howson découvrit qu’il avait faim.

— Une petite portion de steak-frites et une boîte de bière.

En attendant que la nourriture arrive de la cuisine, le barman dévisagea le visiteur avec curiosité. La raison de son intérêt était évidente, mais Howson attendait qu’il posât clairement la question.

— Voilà, tout p’tit, fit l’homme d’un ton plutôt amical, comme il posait l’assiette et le verre devant Howson. Dites… Je crois bien vous avoir vu quelque part, y’a bien longtemps, non ?

Il devait avoir à peu près douze ans lorsque Howson était parti ; il était possible qu’il se rappelât.

— C’est possible, fit prudemment Howson. Est-ce que c’est toujours Charlie Birberger le patron, ici ?

— Hum hum. Vous êtes un ami ?

— Je l’étais autrefois. (Howson hésita.) S’il est là, peut-être peut-il venir me dire un mot ?

— Je vais demander, dit aimablement le barman.

Il y eut un échange de paroles à la cantonade ; puis Birberger lui-même, plus vieux, plus gros, mais toujours le même, entra dans le bar en clignant des yeux.