Il aperçut Howson et s’immobilisa. Son esprit était un kaléidoscope d’étonnement. Il se ressaisit vivement et s’avança d’un air jovial.
— Seigneur ! Le gars de Sarah Howson ! Eh bien ! Je ne me serais jamais attendu à te voir ici, après tout ce qu’on a entendu dire sur toi ! Tu te débrouilles bien, hein ?
— Je me débrouille, dit Howson. Vous ne voulez pas vous asseoir ?
— Oh ! Bien sûr ! (Birberger tira une chaise de sous la table et y installa sa masse. Il posa les coudes sur la table et se pencha en avant.) On lit des choses sur toi dans les journaux, tu sais, des fois. Ça doit être un travail formidable, ce que tu fais. J’avoue que je me serais jamais attendu à ce que tu arrives là où tu es ! Hum… Ça fait un bout de temps… hein ? Dix ans !
— Onze, dit paisiblement Howson.
— Tant que ça ! Eh bien !
Il y avait un léger tremblement dans la voix sonore de Birberger et Howson fut saisi soudain par une étrange constatation. Bon sang ! Cet homme a peur !
— Heu… des raisons particulières de revenir ? demanda maladroitement Birberger. Ou c’est juste pour revoir son vieux coin ?
— Plutôt revoir les vieux amis, rectifia Howson. (Il but une gorgée de bière.) Vous êtes le premier que je rencontre depuis que je suis arrivé, il y a une heure ou deux.
— C’est gentil à toi de me compter parmi tes vieux amis, fit Birberger, rayonnant. Tu sais, je pense souvent au vieux temps quand j’te laissais nous aider ici. Je me rappelle que t’avais un sacré appétit pour un… (Il allait dire « un nabot » mais il s’arrêta et termina après un changement de direction intérieure.) Un jeune gars ! (Il s’adossa à son siège.) Tu vois, ça me fait plaisir de penser que peut-être je m’arrangeais pour te donner un coup de main, de temps en temps. Avec ta mère malade et le reste…
Les filtres roses qu’il plaçait devant ses souvenirs étaient visibles pour Howson. Il dissimula un sourire. Peu importait. Il approuva du chef, et l’inquiétude qu’avait tout d’abord éprouvée Birberger se dissipa.
— À propos, dit le gros homme. J’ai gardé toutes les coupures de journaux où on racontait comment on t’avait découvert. Je crois que je pourrais les retrouver pour te les montrer. Attends voir !
Il se mit lourdement debout et disparut dans l’arrière-salle. Quelques instants plus tard, il rapportait un album crasseux qu’il essaya vainement d’épousseter en se rasseyant.
— Voilà ! dit-il en le tournant de façon que Howson puisse lire les coupures jaunies.
Howson posa sa fourchette et son couteau et feuilleta l’album avec curiosité. Il ne s’était pas douté que la découverte d’un télépathe avait provoqué une telle agitation dans la ville. Il y avait les gros titres de tous les journaux locaux importants, certains accompagnés de photos de Danny Waldemar et d’autres membres du personnel de l’O.N.U.
Il était arrivé à la dernière page et s’apprêtait à rendre l’album lorsqu’il eut une hésitation. Le dernier article paraissait n’avoir aucun rapport avec le reste ; c’était un simple paragraphe annonçant le mariage de Miss Mary Hall et de M. Stephen Williams, et il datait d’environ deux ans après qu’il fut parti.
— Ceci a-t-il un rapport avec le reste ? demanda-t-il en désignant l’article.
Birberger se pencha pour étudier l’article. Il fronça les sourcils.
— Voyons, qu’est-ce que… ? Si c’est là, c’est qu’il y a une raison. Ça doit avoir un rapport avec… Bon sang, je me rappelle ! (Il leva un regard étonné sur Howson.) Tu ne connais pas ce nom ? J’aurais cru que toi justement !…
Howson le dévisageait sans comprendre. Et puis il sut.
Il ferma les yeux. Le choc était presque physique.
— Non… non, dit-il d’une voix rauque. Je n’ai jamais su son nom. Elle était sourde-muette, voyez-vous, elle ne pouvait pas me le dire. Et lorsqu’elle a pu parler et entendre, elle n’est venue me voir que deux ou trois fois.
— Elle ne t’a jamais écrit ? (Birberger tournait les pages de l’album, revenant en arrière.) Après tout ce que tu as fait pour elle ? Nous y voilà : « Mary Hall, dix-huit ans, sourde-muette, amie du jeune télépathe Gerald Howson, est arrivée par avion aujourd’hui d’Oulan-Bator. Elle a déclaré aux journalistes que l’opération destinée à lui fournir la parole et l’ouïe était complètement réussie et que tout ce qu’elle désirait à présent était la possibilité de mener une vie paisible et normale. » Tiens, regarde !
Howson se dit qu’il n’avait pas vu l’article la première fois parce qu’il ne le voulait pas. La photo, en effet, n’était pas mauvaise. C’était bien elle, à la porte de l’avion, habillée avec élégance, vraiment – maquillée et les cheveux bien arrangés, mais sans aucun doute, c’était la fille qu’il avait connue.
— Est-ce qu’on peut trouver où elle habite ?
Il avait posé la question sans préméditation, mais se rendit compte de son caractère inévitable.
— Je vais chercher l’annuaire ! dit Birberger avec presque trop d’empressement, comme s’il avait hâte que Howson poursuive son chemin.
Il y avait plusieurs dizaines de Williams, mais un seul Stephen Williams. Howson étudia l’adresse.
— Walnut Ouest, dit-il. Où est-ce ?
— Un nouveau quartier qui n’existait pas de ton temps, je crois, la banlieue de la ville s’est beaucoup agrandie. Il y a un bus direct, le 19.
XXII
Le nouveau quartier était spacieux, clair et aéré, avec de petites maisons au milieu de pelouses d’un vert vif. Des enfants qui sortaient de l’école couraient et riaient dans les allées. Il songea sombrement aux ruelles étouffantes et laides de son enfance et réprima un mouvement d’envie absurde. Se hâtant autant qu’il pouvait, il suivit les plaques jusqu’à la maison des Williams.
Le nom était là, sur la boîte aux lettres S. WILLIAMS.
Il s’approcha et sonna.
Au bout d’un moment, la porte s’ouvrit prudemment sur une chaîne de sûreté, et une petite fille d’environ sept ans regarda par la fente.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle timidement.
— Est-ce que Mme Williams est là ?
— Maman n’est pas à la maison, dit la fillette de sa voix la plus adulte et la plus ferme. Je suis absolument désolée.
— Est-ce qu’elle rentrera bientôt ? Je suis un vieil ami et je voudrais…
— Qu’est-ce que c’est, Jill ? demanda la voix d’un garçon invisible.
— Il y a un monsieur qui veut voir Maman, expliqua la fillette, et le claquement de souliers annonça que le garçon descendait l’escalier.
Un instant plus tard, deux autres yeux examinaient le visiteur. Le garçon était frappé par l’aspect de Howson, et ne parvint pas à le dissimuler, mais on l’avait habitué à être poli et il ouvrit la porte et invita Howson à entrer et à attendre.
— Maman est chez Mme Olling, à côté, dit-il. Elle ne sera pas longue.
Howson le remercia et boitilla à sa suite jusqu’au salon. Il les entendit discuter dans son dos à voix basse. Jill se plaignait qu’ils aient laissé un étranger pénétrer dans la maison, et son frère ripostait que Gerald n’était pas plus grand que lui et alors comment pouvait-il être dangereux ?
Timidement les enfants le suivirent dans le salon et s’assirent sur le canapé en face de lui, ne sachant que dire. Howson n’avait pas eu affaire à des enfants depuis des années ; il se sentait presque aussi intimidé qu’eux.
— Votre mère vous a peut-être parlé de moi, suggéra-t-il. Je m’appelle Gerry, Gerry Howson. Je connaissais votre mère quand elle… avant qu’elle rencontre votre papa. Vous êtes Jill, n’est-ce pas ? Et… ?