— J’ai beaucoup appris en onze ans, fit amèrement Howson. Tu n’as pas à t’inquiéter. Je leur ai parlé de mon travail à Oulan-Bator, et d’ailleurs Jill veut être infirmière. Je ne crois pas que je les aie frustrés.
— Je le suis, moi, fit pensivement Mary. Je me rappelle les histoires que tu me racontais bien plus vivement que l’endroit horrible où nous vivions. Les histoires sont… plus précises. Et le monde réel s’est fondu dans la grisaille.
Il y eut des pas dans l’entrée et le bruit des enfants qui couraient. Une voix d’homme les saluait avec affection.
— Voilà Steve, dit Mary avec abattement. Je voudrais…
Howson n’entendit pas la suite, car Williams entra dans la pièce à cet instant et s’arrêta, surpris, en voyant le visiteur.
— Oh !… Bonjour. (Ses yeux posaient des questions furieuses à sa femme.)
— Steve, voici… Je crois que je peux t’appeler docteur, n’est-ce-pas, Gerry ? Le Dr Gerry Howson de Oulan-Bator. C’est un ami, je le connaissais avant de te rencontrer.
Williams ne put dissimuler que les amis de sa femme lui paraissaient singuliers, mais il tendit la main à Howson.
— Gerry est psychiatre, expliqua Mary, et Howson approuva, se demandant pourquoi elle n’avait pas parlé de lui à son mari.
— Pas exactement. Je suis en fait thérapeute télépathe dans l’équipe du centre thérapeutique, au quartier général de l’O.M.S. pour l’Asie.
— Un télépathe ! (La nouvelle secoua sévèrement Williams.) Très intéressant ! Je n’ai jamais rencontré l’un de vos semblables jusqu’ici. Et ne l’ai jamais particulièrement souhaité, ajouta son esprit.
Il y eut un silence. Mary essaya de le combler d’une voix animée :
— Tu restes dîner avec nous, Gerry ? (Mais derrière les mots, il lisait son anxiété désespérée : S’il te plaît, refuse. Je ne lui ai jamais parlé de toi, et je crois que je ne supporterais pas que tu me rappelles, que tu me rappelles…)
Howson regarda ostensiblement sa montre.
— J’aurais aimé ; mais je n’ai pas beaucoup de temps et je voudrais voir encore pas mal de vieux amis. Il vaut mieux que je refuse.
Il ramassa sa valise et sortit.
XXIII
Pendant des années, un espoir avait persisté en lui : que la jeune sourde-muette qui avait été bonne pour lui n’ait pas souffert durablement par sa faute.
Il avait cru que, là au moins, finalement il avait assuré le bonheur d’une personne.
Il avait évité de mettre en doute cette supposition. Avait-il inconsciemment compris la vérité ?
Sa rencontre avec elle avait profondément ébranlé sa personnalité. Pendant un instant, tout en marchant vers la route nationale qui longeait le faubourg de Walnut Ouest, il fut tenté de mettre tout de suite fin à ce voyage, pour éviter d’autres révélations du même genre. Mais c’était précisément ce qu’il ne devait pas faire ; que son don le rendît unique importait peu, il demeurait un être humain, et il était parti à la recherche de l’accomplissement de cette humanité.
Il soupira, posa sa valise par terre et regarda des deux côtés de la rue. Un taxi tournait au coin de la rue après avoir déposé un homme en costume sombre qui rentrait de son travail. Howson fit signe au chauffeur, se demandant où il allait se faire conduire.
Le taxi s’éloigna. Saisi de colère, Howson fut près de lui projeter mentalement un cri assourdissant, mais il comprit que le chauffeur l’avait pris, à cause de sa petite taille, pour un enfant qui agitait la main en guise de salut, et il se contenta de lui suggérer de reconsidérer sa pensée.
Le taxi freina, fit demi-tour et vint stopper devant lui.
— Excusez-moi, vieux, fit le chauffeur en considérant Howson. Je devais rêver. Je perds des clients… On va où ?
— Grand Avenue, dit Howson, et il monta.
Le cinéma où il avait conçu sa première tentative pour devenir important était toujours là, mais sale et abandonné. Et derrière, quelque chose d’entièrement nouveau : un immeuble élégant et propre, avec des lettres de bronze sur les piliers de marbre de sa façade. Le front plissé, Howson lut l’inscription :
UNIVERSITÉ CENTRALE – FACULTÉ DE SCIENCE PURE ET APPLIQUÉE.
— Chauffeur ! Voulez-vous ralentir ? demanda-t-il.
Le chauffeur s’exécuta et jeta un coup d’œil par dessus son épaule :
— Ça change, hein ? commenta-t-il. C’est la Fondation Drake. Tout un grand morceau de terrain qui a été donné à l’université, il y a quelques années. Il y aura de la place pour un millier d’étudiants quand ça sera fini – des salles de classe, bureaux, dortoirs.
— Elle fonctionne déjà ?
— Bien sûr ; depuis l’automne dernier. Ils ont logé les étudiants dans des chambres du quartier pour qu’ils n’aient pas à attendre que les dortoirs soient terminés.
Longtemps, longtemps auparavant, le jeune Gerry Howson avait rêvé d’entrer à l’université en vue d’une carrière universitaire. Il chassa le souvenir avec effort.
— Y a-t-il toujours un bar plus loin à droite ? demanda-t-il. Celui qui était tenu par un dénommé Horace Hampton ?
— Le Serpent ? (Le chauffeur tordit la tête.) Vous devez être parti depuis longtemps, vieux ! Je me rappelle Le Serpent, mais à peine ! Il y a… heu… dix ans, des T.P. de l’O.N.U. se sont attaqués aux gros rackets et les ont nettoyés. Le Serpent a pris cinq ans de rééducation forcée pour complicité de meurtre, et la dernière fois que j’en ai entendu parler il allait entrer dans une organisation de l’O.N.U. et faire sa pelote.
Les T.P. – les télépathes. Howson hocha la tête. Il n’avait jamais entendu ce surnom auparavant, et il était surpris.
— Mais son bar est toujours là, dit le chauffeur, qui arrivait devant. Je ne sais pas qui le dirige à présent.
— Il y a un hôtel en face, dit Howson. Déposez-moi ici.
Il s’inscrivit à l’hôtel, s’arrangea pour que le reste de ses bagages fût apporté de l’aéroport et prit un repas solitaire en réfléchissant à ce qu’il avait découvert jusque-là. Il se sentait découragé. Pourquoi avait-il espéré pouvoir reprendre les choses là où il les avait laissées onze ans plus tôt ?
Après son dîner, il sortit et se dirigea vers ce qui avait été le bar de Hampton. Il était plus sombre, plus mal éclairé que dans son souvenir, les miroirs tachés de chiures de mouches, le plancher usé par d’innombrables pas. Les pièces à l’arrière existaient-elles comme autrefois – la chambre bleue où il avait passé ces heures d’angoisse avec Lots, par exemple ? Peu importait. Il avait entraîné son esprit à rechercher ce que les choses étaient présentement, et non ce qu’elles avaient été. Il s’approcha d’une table d’angle au fond du bar et commanda une bière.
L’image de Mary s’interposait entre lui et le monde qui l’environnait. Il lui faudrait beaucoup de temps pour admettre ce qu’elle lui avait avoué.
— Pourquoi, en effet, lui avait demandé Hugh Choong, vous sentez-vous coupable d’utiliser vos dons pour votre plaisir ?
Et il aurait pu répondre :
— Parce que quand je l’ai fait j’ai eu la certitude inconsciente d’avoir créé de la souffrance.
Pauvre Mary… Pauvre princesse des contes !
Il leva sa bière et but une gorgée en songeant à la première fois où il était venu dans ce bar, et à la conversation qu’il avait eue avec Lots sur ses raisons de ne pas boire.
Il reposa son verre et prit conscience de conversations à la table qui faisait face à la sienne. Un groupe formé de deux jeunes hommes, les vêtements froissés et une barbe de deux jours, et d’une jeune fille blonde dans une robe plutôt informe, était engagé dans une dispute violente. L’un des hommes et la fille, du moins ; l’autre paraissait les écouter avec amusement.