Et si, l’ayant fait, il manifestait ensuite dans la conversation une connaissance de Rudi qu’il ne pouvait avoir acquise si vite par des moyens ordinaires ? Il ressentit soudain ce que devait ressentir un mulâtre qui se fait passer pour un Blanc dans un endroit où ces choses sont importantes, et la pièce devint très froide.
Il se força à se concentrer sur la conversation. Brian – qui ne lui plaisait pas du tout – éclaircissait son esprit tracassé et revenait à ses vieux dogmes confortables.
— Après tout, disait-il, des gens comme le Dr Howson sont obligatoirement des exceptions, où que vous essayiez de les caser. C’est comme essayer de prévoir le prochain atome qui va se désintégrer dans une masse d’uranium. On sait qu’il y en a un qui va sauter, mais on ne peut pas dire lequel. De la même façon, on sait que le Dr Howson doit se caser quelque part, mais on ne peut prévoir où sans un tas d’autres données…
Il continua de pérorer, mais l’esprit de Howson avait achoppé sur une courte phrase et se torturait à la répéter.
— Le Dr Howson doit se caser quelque part !
Il était beaucoup plus tard quand Clara revint s’asseoir près de lui. Il y avait beaucoup moins de monde ; certains étaient rentrés chez eux, et d’autres avaient apparemment décidé de camper sur les marches de l’escalier.
— Oh, ce Rudi ! dit-elle d’un ton où l’ennui se mêlait à une souffrance ancienne et pleine d’indulgence. Il est dans la cuisine, dans un état lamentable. On ne croirait jamais à le voir, bien entendu. Il est en train d’imiter les gros bonnets du personnel de l’université, avec accessoires, devant une demi-douzaine d’idiots qui se moquent de lui.
— Si on ne peut pas deviner son état en le voyant, comment le savez-vous ? demanda Howson avec brusquerie. (Puis une possibilité se présenta à lui, et il se reprit.) Je suis désolé. Je suppose que vous le connaissez très bien.
— Si vous pensez qu’il est mon – soyons poli et disons « ami intime » – vous vous trompez. En fait, je le connaissais à peine, seulement de vue jusqu’à cette histoire de bourse qui lui a été supprimée il y a quelque temps. (Elle s’interrompit, troublée :) Quand j’y pense, je ne devrais pas être tellement…
Howson partageait son étonnement. Il avait sauté à la conclusion dont elle venait de le dissuader. Mais si ce n’était pas la vérité, alors ?…
Plusieurs personnes sortirent de la cuisine en riant et en donnant des claques dans le dos de Rudi, au milieu d’eux. Howson scruta le beau visage sombre. Non, pas de trace du malheur que Clara prétendait détecter.
Comme ses compagnons s’apprêtaient à partir, réduisant le nombre des survivants à une douzaine, Rudi se servit à boire à la première bouteille venue et repartit vers la cuisine. Howson supposa qu’il allait rejoindre quelqu’un. Il examina la pièce, s’efforçant d’ignorer le couple qui avait abandonné depuis longtemps la conversation comme moyen de se manifester de l’intérêt.
Après avoir accompagné ses invités, Clara revint près de lui.
— Vous semblez, comme j’ai dit tout à l’heure, avoir ou être un problème. Pourtant j’ai dû écarter toutes les simples et bonnes raisons qui pourraient l’expliquer. Après tout, vous ne pouvez être très gravement atteint puisque vous êtes médecin. Exact ?
Elle avait des yeux verts très pénétrants. Howson sentit un picotement à la nuque qui n’avait rien à voir avec son infirmité.
— Vous soumettez tous vos invités à des interrogatoires détaillés ?
— Seulement les invités inattendus et qui m’intriguent.
Howson se retint de répondre. Une possibilité venait de le frapper mais elle était si invraisemblable qu’il craignait même de la formuler. Il hésitait encore lorsque…
Le choc faillit le précipiter contre le sol. Son intensité l’aveugla complètement, faisant rage dans son crâne, comme un incendie. Bien sûr, il savait ce que c’était. Il se retrouva en train d’hurler :
— Dans la cuisine ! C’est Rudi !
Tous dans la pièce parurent frappés de stupeur, et Howson se rendit compte qu’il n’y avait pas eu le moindre bruit.
Tous, sauf Clara qui, le visage livide, ouvrait déjà la porte de la cuisine. Elle ne pouvait avoir réagi aussi vite au cri de Howson. Et cela signifiait…
Elle hurla.
Howson se mit debout. Déjà cinq ou six personnes se pressaient à la porte de la cuisine dans un bredouillement de cris d’horreur, les voix incohérentes, les esprits assombris par le choc. Howson savait exactement ce qui était arrivé.
La voix de Brian, le futur sociologue, s’éleva, autoritaire, au-dessus du tumulte.
— Ne le touchez pas ! Amenez le petit type là, il est médecin. Que quelqu’un appelle une ambulance. Clara, est-ce qu’il y a le téléphone ?
— Au sous-sol, répondit la fille d’une voix tremblante mais contrôlée.
Je suis médecin, songeait Howson. Je connais les lésions cérébrales. Je connais de l’intérieur l’inadaptation et la psychose. Mais à quoi cela peut-il servir à un gars dont la vie se répand sur le sol d’une cuisine ?
Ils s’écartèrent pour le laisser passer et il jeta un regard à ce qui lui était déjà trop connu. Rudi s’était littéralement et précisément fait hara-kiri – (pourquoi ? L’ombre d’une explication rôdait à la lisière de l’esprit de Howson) – avec un vulgaire couteau de cuisine.
À présent qu’il était inconscient, le signal de douleur émis par son esprit était plus facile à faire taire. Mais la douleur de sa propre impuissance persistait. Et ces gens… attendaient un conseil et un guide. Il retrouva sa voix :
— On a appelé une ambulance ? Bien. Alors sortez d’ici et fermez la porte. Et faites le moins de bruit possible. Et même sortez de l’appartement, non, la police pourrait avoir besoin de vous, oh, au diable la police ! Rentrez chez vous !
Clara s’apprêtait à suivre les autres, mais il fronça les sourcils sans rien dire et elle l’entendit. Timidement elle ferma la porte et vint près de lui.
— Vous connaissez quelque chose à ce genre d’accidents ? demanda-t-il sombrement.
— Non. Mais je ferai tout ce que vous direz. Pouvons-nous faire quoi que ce soit ?
— Il sera mort dans cinq minutes à moins que nous fassions quelque chose, dit Howson avec un rire sans gaieté. Et le plus drôle c’est que je ne suis pas docteur en médecine. Je n’ai jamais fait un pansement de ma vie, sauf à moi-même.
XXVI
À la fin d’un silence qui prit le temps de trois battements de cœur, elle comprit les sens des mots et put réagir.
— Pourquoi alors avoir prétendu que vous étiez médecin ?
— Je le suis en un sens. Savez-vous que vous êtes un télépathe réceptif ?
— Un quoi ? (Son émotion était si forte devant Rudi gisant dans une mare de sang et d’alcool non digéré, que l’information lui parut vide de sens. Howson le sentit et insista :)
— Vous pouvez lire les pensées des gens. Et je suis docteur en télépathie curative. Vous comprenez ? Eh bien, il y a dans cette pièce une personne qui sait peut-être ce dont Rudi Allef a besoin pour s’en sortir. C’est Rudi lui-même. (Elle tenta de l’interrompre, mais il poursuivit, assenant des blocs entiers de concepts associatifs directement dans l’esprit de la jeune fille.) Au fond de l’esprit de Rudi – comme chez tout le monde – se trouve l’image corporelle – un plan fondamental auquel le corps recourt pour ses réparations majeures. Je dois la trouver. Vous recevrez mes instructions et vous les exécuterez car mes mains sont trop maladroites pour un travail délicat. N’essayez pas de penser par vous-même.