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ALLEZ !

Et simultanément il atteignit le fond de l’esprit fléchissant de Rudi et prit le contrôle des mains de Clara.

Elle résista, mais après quelques instants il réussit à lui faire soulever Rudi par les épaules de sorte qu’il était possible de voir le trou béant de son ventre.

Elle fut si ébranlée par cette vision que Howson perdit momentanément son contrôle ; il lui fallut quelques précieuses secondes pour la rassurer, et il poursuivit son exploration de l’image corporelle de Rudi.

Les nerfs qui transmettaient les dommages et la douleur étaient si nombreux qu’il lui fut tout d’abord difficile de les distinguer entre eux.

Il s’assit sur une chaise, se raffermit et recommença.

Cette fois c’était comme si les nerfs lui transmettaient leur agonie directement, issue de son propre corps étendu, déchiré et dévasté. Rien de tout cela ne devait passer en Clara sinon elle serait incapable de l’assister. Il lui fallait absorber et dominer la douleur en lui-même…

Commencer par stopper l’écoulement du sang avant que l’activité cérébrale soit complètement perdue. Trouver quelque chose… des pinces ? Des pinces à cheveux ? Est-ce que les femmes s’en servent couramment ?

Clara en avait quelques-unes dans un bol à quelques centimètres de son épaule. Elle les saisit et commença à serrer furieusement les extrémités béantes des principaux vaisseaux sanguins. Le cerveau cessa de s’affaiblir et demeura stable.

Très bien. Remettez en place les intestins, à présent.

Couvertes de sang, les mains de Clara saisirent les intestins vivants, les remirent doucement en place, tirèrent les mésentères déchirés et les replacèrent approximativement. Chacune de ces opérations amena une baisse de la douleur qui parvenait à Howson. Lorsqu’elle eut fini de remettre à leur place les organes vitaux, il ouvrit les yeux.

— Une aiguille ordinaire et du fil, dit-il d’un ton rauque.

Elle les trouva. Elle laissait des traces de mains sanglantes sur la table, sur la poignée de la porte, partout.

— Rapprochez les parois de l’estomac, ordonna-t-il, et elle le fit. À présent la peau. Lavez vos mains, lavez la peau et allez chercher un tissu propre pour le panser…

L’esprit de Rudi s’enflamma tandis qu’il reprenait un instant conscience de façon inattendue ; Howson serra les dents et renvoya la conscience dans l’oubli. Le traitement était brutal, mais la personnalité de Rudi avait déjà souffert de tels dommages qu’un choc de plus ne comptait pas.

Ce qui importait, c’était la lueur de vie qui subsistait. Elle durerait jusqu’à la transfusion de sang, ensuite ils pourraient réparer les dégâts. En attendant, Howson avait réussi tout ce qu’on pouvait souhaiter : la survie.

Cela avait pris exactement dix minutes.

Clara avait ôté l’aiguille et le fil et contemplait son ouvrage.

— Pourquoi a-t-il essayé de se tuer ? Dit-elle presque avec colère.

Howson secoua la tête. Il se sentait épuisé comme s’il avait parcouru mille kilomètres, mais il ne devait pas laisser parler la fatigue.

— Il n’a pas essayé de se tuer, dit-il. C’était un accident. C’était stupide, mais ce n’était pas suicidaire. Cela faisait partie d’une plaisanterie qui est allée trop loin.

Elle perçut ce qui était derrière ces paroles, dans l’esprit de Howson, et hocha la tête sans qu’il eût besoin d’expliquer davantage. Mais il lui fallut expliquer lorsque l’ambulance arriva, et de nouveau quand la police fut là, et après cela il était tellement épuisé qu’il se laissa tomber dans le plus proche fauteuil et s’endormit.

Lorsqu’il se réveilla, il lui fallut longtemps pour se rappeler où il se trouvait. Il était étendu entre des draps, la tête confortablement appuyée à un oreiller. Mais le lit n’avait pas la légère et ingénieuse inclinaison de celui d’Oulan-Bator qui lui soutenait subtilement le dos. De plus, la lumière jouait sur le plafond haut de façon désagréable…

Il se réveilla complètement et se retourna. Clara, enveloppée dans un plaid, somnolait dans l’unique fauteuil de la chambre.

Elle sentit qu’il était réveillé et ouvrit les yeux. Elle demeura silencieuse quelques instants. Puis elle sourit.

— Vous vous sentez bien ? demanda-t-elle d’un ton banal. Vous dormiez si profondément que vous n’avez même pas senti que je vous mettais au lit.

— Quoi ?

— Vous ne vous attendiez pas à ce que je vous mette par terre ?

Elle se leva, déroula la couverture et s’étira. Elle portait les mêmes vêtements que la veille.

— J’étais très bien dans le fauteuil où j’étais !

— Oh, silence. Vous méritiez le lit plus que moi, bon sang. Je ne veux pas en discuter, d’ailleurs. Vous avez envie d’un petit déjeuner ?

Howson s’assit. Il découvrit qu’elle lui avait ôté ses chaussures et sa veste. Il écarta les couvertures et posa ses pieds sur le sol.

— Eh bien, voyez-vous… heu ; je crois que oui.

Elle apporta des céréales et du café, ouvrit une boîte de jus de fruit, et ils mangèrent sur leurs genoux, assis au bord du lit défait.

— Ce que j’aimerais savoir, dit-elle au bout d’un moment, c’est comment vous avez réussi à blouser tout le monde avec cette histoire bidon d’accident.

Howson grommela.

— S’il y a une chose qu’un télépathe peut faire avec conviction, c’est mentir. Je pourrais faire croire sans difficulté à un homme moyen que le soleil est couché à midi. J’aurais dû implanter la même idée dans l’esprit des personnes qui étaient ici pour la vraisemblance au lieu de leur ordonner de partir dès le début. Mais je craignais d’être distrait par leur présence… Oh, et puis qu’importe ? Aucun d’eux ne l’a vu faire. (Il reposa son bol.) J’aurais dû vous demander en premier : qu’est-ce que cela vous fait d’être une télépathe vous aussi ?

— Alors vous pensiez ce que vous avez dit ? (Les yeux verts exprimaient l’incertitude.) J’ai essayé de recevoir quelque chose de vous, la nuit dernière, après le départ de la police. Et rien ne s’est produit. Alors je suppose que vous m’avez raconté des histoires juste pour me donner confiance.

— Vous deviez être trop épuisée. Je pensais vraiment ce que je vous ai dit. Une question : comment saviez-vous ce que Rudi avait fait ?

— Eh bien… il a hurlé !

— Il n’a pas dit un mot. Ce devait être un vrai samouraï. S’il avait hurlé, tout le monde l’aurait entendu. Nous deux seulement savions ce qui s’était passé derrière la porte fermée de la cuisine. Et cela veut dire que vous êtes une télépathe réceptive. J’avais déjà commencé à m’en douter. Je m’étonne que vous ne vous soyez jamais posé de questions sur vous-même.

Elle acheva son déjeuner et alluma une cigarette.

— Oh, c’est… tellement perturbant ! J’ai toujours pensé aux télépathes comme à des gens… à part.

— Ils le sont.

— Et je n’ai jamais su qu’il y avait des… comment dites-vous ?… des télépathes réceptifs.

— Ils ont l’air plutôt rare, en fait. Probablement y en a-t-il plus que nous ne le croyons. On peut repérer facilement un télépathe projectif, s’il est suffisamment puissant et totalement non entraîné ; il émerge comme un signal d’alarme. Moi, (il gloussa) ils m’ont entendu à partir d’un satellite en orbite à six mille kilomètres ! (Il s’adossa au mur.) Vous avez à peu près l’âge où le talent se manifeste, voyez-vous. Moi, j’avais vingt ans ; c’est typique. Qu’allez-vous faire, alors ?