— Je n’en sais rien. (Elle paraissait plutôt effrayée.) Je ne sais même pas comment je vais le dire à ma famille.
— C’est un problème que je n’ai jamais eu, admit Howson. Ont-ils des préjugés ?
— Je ne sais pas. Je veux dire, la question ne s’est jamais posée. Dites, enfin, quel espèce de boulot font les télépathes réceptifs en réalité ? Ne sont-ils pas terriblement limités dans leur choix ?
— Je suppose que oui, si on les compare aux projectifs, reconnut Howson. Mais un télépathe est une personne très spéciale, et la demande pour leurs services est loin d’être épuisée. Je peux vous citer quelques métiers types. La plupart des réceptifs que je connais sont psychiatres diagnosticiens ou surveillants de thérapie…
— Des quoi ?
Il lui expliqua.
— Et puis il y a Olaf Marks, le découvreur de génies. Il adore les enfants aussi lui a-t-on confié la tâche de découvrir les enfants exceptionnellement brillants au stade préverbal. Il y a aussi Makerakera dont vous avez peut-être entendu parler ; il est reconnu par l’O.N.U. comme un spécialiste de l’agressivité, et il passe son temps à aller d’une crise potentielle à une autre pour repérer les griefs et leur donner une solution. Oh, ne vous en faites pas pour vos débouchés ; nous sommes quasiment uniques et nous avons du choix.
Elle eut un petit rire nerveux.
— C’est drôle de vous entendre dire « nous », et de penser que vous m’incluez là-dedans ! Mais tout ce que vous dites est parfaitement rassurant.
— Je ne le dis pas pour vous rassurer. Je vous le dis, c’est tout. De plus, vous ne seriez pas heureuse si vous faisiez quelque chose qui n’exploite pas votre don une fois qu’il sera pleinement développé. Je ne dis pas qu’être télépathe ne pose pas de problèmes… Vous aviez raison, en ce qui me concerne, la nuit dernière, comme vous l’aviez sans doute deviné.
— Un peu… un peu de télépathie ?
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
Elle se leva et débarrassa la vaisselle du petit déjeuner avant de répondre.
— À propos de Rudi, Gerry. Avez-vous une chance de découvrir ce qui l’a poussé à faire cela ?
— Non. Il faut apprendre à ne pas forcer l’intimité de l’esprit d’autrui. Il le faut. Sinon la vie ne vaudrait pas d’être vécue. Et pendant que nous le soignions je n’avais pas le temps. Vous avez eu une meilleure chance de le découvrir.
Elle eut un geste découragé.
— Tout ce que je pouvais dire c’est que, eh bien, son existence était un mensonge vivant. Il se débrouillait bien, mais… Gerry, que faites-vous ici ? Vous venez d’Oulan-Bator, n’est-ce pas ?
— Oui. Mais je suis né ici.
— Vous venez voir de vieilles connaissances ?
— J’en ai vu deux. Ça a été un échec. Non. C’est plutôt de nouvelles connaissances que je cherche. Ce sont à moitié des vacances, à moitié un voyage d’autodécouverte… Vous comprendrez un jour.
— Et que devrais-je faire, à présent, pour en revenir à mes propres soucis ? demanda-t-elle avec un faible sourire.
— Officiellement, vous devriez vous présenter au Q.G. local de l’Organisation Mondiale de la Santé et passer les tests. Puis ils vous enverront à Oulan-Bator ou peut-être à Hong Kong pour y être correctement entraînée. Mais je dirais plutôt : prenez un peu de temps pour vous habituer à cette perspective avant d’aller vous présenter.
— Vous paraissez affreusement sûr que je vais y aller. Et pourtant je crois que si je vous demandais de n’en parler à personne vous accepteriez.
— Bien entendu. Seulement, au bout d’un certain temps vous seriez mécontente de votre maladresse. Vous vous sentiriez frustrée par des choses que vous ne sauriez deviner. Et un jour, vous iriez demander à apprendre à utiliser pleinement votre talent. À présent, je veux que vous fassiez quelque chose pour moi. Descendez et appelez l’hôpital où ils ont emmené Rudi, c’est l’Hôpital Général. Il est sans doute encore sous sédatif. Demandez si nous pouvons… excusez-moi. Êtes-vous occupée, ce matin ? (Elle secoua la tête.) Demandez-leur si nous pouvons le voir, si vous voulez bien venir. Dites que je suis Gerald Howson, docteur Psi d’Oulan-Bator. Ils vont se battre pour que je vienne.
— Pourquoi les appeler, alors ?
Il la regarda fermement.
— Je veux leur donner une chance d’apprendre que je suis un nabot avec une jambe atrophiée et non un surhomme musclé. C’est moins douloureux ainsi.
XXVII
Rudi Allef reposait dans son lit d’hôpital, un arceau soutenant les couvertures au-dessus de son ventre blessé. Il n’était pas inconscient, mais il ressentait essentiellement la douleur. Les sédatifs l’avaient atténuée au niveau d’une rage de dents, de telle sorte qu’il pouvait par instants la négliger et former des pensées cohérentes ; mais la plupart du temps, cet effort ne lui semblait pas valoir la peine.
Lorsque Howson s’approcha, il gisait, immobile, les yeux étroitement fermés.
L’atmosphère et l’aspect de ce lieu ressemblaient beaucoup à ce qu’il connaissait à Oulan-Bator, songea Howson. Mais la déférence ostentatoire avec laquelle on le traitait, lui, docteur Psi d’Oulan-Bator, lui rappelait qu’il était un étranger. La moitié de l’équipe avait voulu le suivre dans la chambre de Rudi, mais il s’était fâché pour la première fois depuis longtemps et n’avait accepté d’être accompagné que par le chirurgien qui avait opéré Rudi et l’infirmière en chef, et naturellement Clara.
Il savait qu’elle était mal à l’aise. À présent qu’elle avait conscience de son don, elle était plus apte à recevoir les impressions qu’il lui fournissait, et elle n’avait pas encore appris à se concentrer sur le courant souterrain de la guérison, caché par l’omniprésente sensation de souffrance. En souvenir de ses propres débuts, il lui prêta mentalement un peu de confiance en soi.
Ils pénétrèrent dans la salle. Des paravents étaient dressés autour du lit où reposait Rudi, un tube de caoutchouc fixé à son bras, c’était la fin de la dernière des nombreuses transfusions qu’il avait subies.
L’infirmière écarta le paravent, laissa passer les visiteurs et le remit en place. On avait préparé une chaise près du lit pour Howson. Maladroitement, à cause de la taille normale du siège, il s’y installa et scruta l’esprit de Rudi. En même temps, il posait des questions au chirurgien.
— Quel était son état quand vous l’avez opéré ?
— Mauvais, répondit le chirurgien, une femme d’une quarantaine d’années au maintien raide. Il serait mort, si vous n’étiez pas intervenu immédiatement. C’est une chance que vous ayez été là, Dr Howson… J’ignorais que les télépathes curatifs recevaient une formation médicale complète.
— Je n’en ai reçu aucune, répondit Howson. Je n’avais jamais fait plus que mettre un pansement sur une coupure.
Il pouvait sentir la colère monter en elle ; non seulement ce petit infirme est doté de pouvoirs supérieurs, pensait-elle, mais il peut aussi faire mon boulot sans avoir appris, sans danger, et se vanter de son succès !
— Ce n’est pas une belle pensée, dit doucement Howson. Je regrette, mais vous le savez !
Clara qui avait écouté, abasourdie, intervint brusquement :
— Si vous aviez vu ce que cela lui a coûté ! La souffrance qu’il a…
Clara ! Cette simple pensée d’avertissement interrompit ses paroles précipitées.
— Bien, dit-il à voix haute. Puis-je avoir un peu de silence ?