Выбрать главу

Rudi…

La silhouette dans le lit remua très légèrement. Ce fut le seul indice visible de réaction. Mais à l’intérieur de sa tête, il répondait :

Que voulez-vous, salaud qui êtes venu vous interposer ?

Je vous ai sauvé la vie, Rudi.

Pourquoi ? Pour que j’endure une douleur pareille ? Vous m’y avez condamné quand vous vous êtes interposé et vous m’avez empêché de faire ce que je projetais.

Howson prit une profonde inspiration. Il avait dit précédemment à Clara qu’un télépathe projectif pouvait mentir de façon convaincante ; à présent, il rassemblait des forces pour prouver le contraire – à savoir qu’il pouvait dire la vérité et être aussi convaincant.

Je sais, Rudi. Je peux ressentir cette douleur aussi vivement que vous. Vous vous rappelez ? Je suis conscient de ce que je vous ai fait. À présent, je dois vous donner quelque chose en compensation ; le bonheur ou la satisfaction. Tout ce que vous désirez et que je peux vous faire obtenir. Sinon, comment ma conscience me traiterait-elle ?

Tout l’esprit était impliqué dans cela. Derrière les projections verbales, Howson fournissait doucement, automatiquement, un reflet de la souffrance de Rudi, filtrée par son propre esprit, sa propre personnalité.

Une lueur d’incrédulité :

Mais vous n’êtes rien pour moi. Nous sommes des étrangers, et aujourd’hui nous aurions dû nous trouver à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

Chacun est quelque chose, pour nous autres télépathes. Et derrière cela qui était trop complexe pour être formulé par des mots, Howson éprouva consciemment cette sensation à quoi il ne pensait jamais, parce qu’elle faisait partie de lui-même en permanence – cette sensation qui fait la qualité particulière de l’existence d’un télépathe : les besoins, les désirs, les manques de millions d’individus, multipliés à l’infini comme dans une galerie de miroirs.

C’était à cause de cela que les télépathes devenaient psychiatre, pacificateur, thérapeute, arbitre.

C’était aussi pour cela qu’aucun télépathe ne pouvait être antisocial. Aucun télépathe ne pouvait envoyer d’autres hommes à la chambre à gaz, ou les annihiler dans une guerre atomique. Les télépathes étaient trop humains pour avoir abandonné toute recherche du pouvoir, mais pour en jouir il leur fallait prendre le chemin solitaire de la folie. Dans le monde réel, ils éprouvaient la souffrance de leurs victimes et ne trouvaient pas de plaisir dans la cruauté.

C’était la vérité nue.

Pourquoi avez-vous fait ça, Rudi ?

Image complexe d’insatisfaction dans le travail qu’il accomplissait ; dans l’accueil qui lui était réservé ; dans l’incompréhension des autres. Problèmes d’argent, à cause de la suppression de sa bourse. Problèmes émotionnels : il avait besoin d’être aimé et accepté par une femme. Il était agréable et sympathique, mais cela n’avait pas suffi à lui faire rencontrer une partenaire adéquate. Il en avait essayé beaucoup et la dernière s’était montrée cruelle. Et le masque qu’il avait adopté pour se protéger du monde extérieur s’était révélé inefficace : les autres ne pouvaient pas le traverser et n’avaient par conséquent aucune idée du tourbillon de chagrin et de frustration qui habitait son esprit ; ils avaient été brusques, inattentifs, avaient rouvert sans s’en rendre compte de vieilles blessures.

Alors il avait pris le couteau et désiré l’oubli.

Mais Howson pouvait voir sous le masque. Il rejeta ce qui était superficiel, par exemple le problème d’argent, et plongea droit sur le facteur central. Le travail de Rudi.

Qu’est-ce que c’est que ce travail ?

Chaos, effort. Au-dessous, très profondément, le désir de créer et d’engendrer. Un désir étonnamment féminin, qui rappela à Howson certaines pulsions qu’il avait rencontrées dans l’inconscient profond de femmes isolées et frustrées.

Mais l’inconscient de Rudi ne savait dire que son désir de création. Il n’expliquait pas la nature de son activité créatrice, ni la façon dont son esprit conscient s’en tirait. Howson recula. Il avait le corps raide et courbatu. Sa chaise remplaçait mal la couche spéciale sur laquelle il travaillait d’habitude.

— Il y a trop de douleur, dit-il au chirurgien. Peut-il supporter une injection locale dans la paroi de l’estomac ?

Sur ces entrefaites, ajustant sa vraie vision physique, il vit que l’infirmière avait déjà rejeté les draps et s’apprêtait à faire la piqûre. Il se retourna vers Clara. Elle comprit la question avant qu’il la formule, et hocha la tête.

— Vous m’avez parlé des surveillants de thérapie. Alors j’ai… j’ai déjà demandé qu’on lui donne l’anesthésique.

Howson ressentit une profonde gratitude, qu’il projeta sans réfléchir, et Clara rougit.

XXVIII

— L’anesthésique fait son effet, Dr Howson, dit doucement le chirurgien.

— Bien. (Avec effort, Howson retourna à sa tâche.)

Rudi !

Oui ?

C’était une interrogation mêlée d’acceptation, à présent que Rudi avait senti la puissance du télépathe. Howson s’attaqua au travail consistant à éclaircir ce qui n’était pas clair pour Rudi lui-même.

De son désir fondamental de créer surgissaient les raisons pour lesquelles il ne pouvait trouver de satisfaction dans l’écriture, la peinture, la sculpture, toutes les choses où le créateur est séparé de son public. Rudi était incapable de se satisfaire en créant une chose que d’autres apprécieraient plus tard, ailleurs. La réaction des autres nourrissait et renouvelait son désir de créer, comme un « bon public » nourrit un acteur et élève son interprétation vers de nouveaux sommets.

Mais Rudi ne pouvait pas non plus être un acteur, parce que c’était de l’interprétation. De même la danse ; de même la quasi-totalité des autres formes d’art où il y avait un contact direct. Essentiellement, c’était la musique qui l’attirait le plus. Et…

Et Howson se trouva au sommet d’une pente vertigineuse, perdit pied et bascula, dévala au milieu d’une jungle d’expériences sensorielles entrelacées, vaste et inexplorée.

L’esprit de Rudi Allef était presque aussi différent d’un esprit ordinaire que celui de Howson, mais dans une direction différente. Les correspondances de ses sensations étaient illimitées. Howson avait l’expérience d’esprits dotés d’une audio-vision rudimentaire – ceux pour qui des sons musicaux évoquent des couleurs et des images – mais comparé à ce qui se passait dans l’esprit de Rudi, c’était infantile.

Comme un nageur qui lutte dans un torrent, Howson lutta pour trouver un point fixe dans le flux rugissant de ses souvenirs.

Des images surgissaient : Une voix / velours / les griffes d’un chaton / pourpre / fruit mûr… Sirène de bateau / brouillard / acier / gris / jaunâtre / froid / insécurité / deuil… Un accord usuel en fa majeur au piano / enfance / bois / noir et blanc tissé d’or / haine / quelque chose qui brûle / pression sur le front / honte / raideur des poignets / fluidité / arrondissement des formes…

Cette association-ci n’avait pratiquement pas de fin. Howson se retira un peu, puis essaya de nouveau.

Il marchait dans une forêt de fougères de trente mètres de haut que broutaient des animaux gigantesques ; il était assez fatigué, comme s’il avait fait un long trajet, et le soleil était très chaud. Mais il arriva à un cours d’eau bleue et devint un banc de glace dansant sur un doux courant, et fondant lentement pour se mêler à l’eau. Lui/l’eau plongea dans un précipice ; le heurt des rochers fut agréable car à présent il se tenait en retrait et observait l’écume blanche en même temps qu’il rebondissait et se défaisait et les embruns se diffusèrent dans l’espace et la noirceur et il y avait très loin en bas une sensation de chaleur et de rouge, invisible mais perceptible (infra-rouge ?) comme s’il se trouvait sur un monde sans air avec un soleil rouge, un soleil rouge géant qui rampait à l’horizon et se transformait en une chose à quatre pattes, galopant sur une plaine noire sans fin qui n’avait que quelques mètres de largeur et autour de quoi des géants, impassibles, allaient à leurs affaires avec des pas discrets et des voix basses…