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Et tout le temps il entendait un orchestre.

Howson se sentit très fatigué. Quelqu’un le giflait doucement avec une serviette trempée dans l’eau glacée. Il ouvrit les yeux. Il était toujours assis au chevet de Rudi.

— Ça va ? demanda anxieusement Clara. Vous étiez effrayé ?

— Combien de temps suis-je resté ?

— Près de trois heures, répondit le chirurgien en consultant sa montre.

— Moins que je pensais, mais vous avez bien fait de me rattraper.

Howson se leva et fit quelques pas pour se désankyloser. Il jeta un coup d’œil à Clara.

Qu’est-ce que vous en dites ?

Je ne sais pas trop… Beaucoup de peur.

La vôtre.

Howson fronça les sourcils. Il se tourna vers le chirurgien.

— Merci de m’avoir laissé l’étudier. J’espère que je ne l’ai pas épuisé. Voulez-vous voir comment il a supporté ça, et me dire dans combien de temps il pourrait subir une thérapie télépathique totale ?

La femme examina Rudi, vivement et soigneusement.

— Il semble avoir très bien supporté l’aventure. Il devrait être assez robuste, disons dans une semaine ou dix jours.

Howson réprima sa déception. Il voulait s’attaquer aussitôt que possible au fascinant esprit de Rudi. Mais puisqu’il fallait attendre…

Ils trouvèrent un restaurant près de l’hôpital et firent suivre leur repas de plusieurs tasses de café tandis que Howson classait ses souvenirs de l’esprit de Rudi et les donnait à examiner à Clara. La tension prolongée finit par brouiller le sens télépathique de la jeune fille et ils passèrent à l’expression verbale.

— Dans un sens, dit Howson, un télépathe est le seul public idéal pour Rudi. Mais consciemment, il serait satisfait s’il pouvait créer une reproduction objective passable de ses images mentales, à quoi le public pourrait ajouter ses propres associations d’idées. Ce qu’il ne peut pas supporter, c’est que personne n’avait compris exactement vers quoi il tendait.

— Jusqu’ici.

— Jusqu’à moi. Posons le problème concrètement. Vous m’avez dit qu’il a eu une histoire avec les autorités universitaires. Je suppose qu’il faisait des expériences quelconques, pas celles que les autorités voulaient lui voir faire.

Clara hocha la tête.

— Mais ils auraient encore toléré ça. Les ennuis ont vraiment commencé quand il s’est fait aider par Jay Horne. À leur avis, il s’est mis à abuser du temps de Jay et à interférer avec le travail de Jay, qui leur était beaucoup plus accessible. Ils l’ont averti et c’est ce qui a déclenché la bagarre et amené la suspension de sa bourse. C’est du moins ce que Charma m’a dit ; je la connais depuis plus longtemps que Jay.

— Je vois. S’il a enrôlé Jay pour l’aider, c’est qu’il avait déjà limité son ambition au minimum. Il a rejeté la plupart des associations sensorielles qu’il faisait lui-même et s’est dit qu’il pouvait au moins susciter des images de couleurs et de mouvement. Je ne sais pas exactement quel était le travail de Jay, à part ce que Rudi m’en a dit, mais j’ai eu l’impression qu’il ne le tenait pas en haute estime.

— Mais si. Il ne tient pas Jay lui-même en très haute estime, ça n’est pas la même chose.

— Mmm. (Howson se frotta le menton.) Clara, allons voir les Horne. Il y a des choses que j’ai besoin de savoir avant d’attaquer une thérapie sur Rudi.

— Vous disiez que vous étiez en vacances, observa timidement Clara.

— À l’hôpital d’Oulan-Bator, un type m’a demandé pourquoi je n’utilisais pas mes dons pour ma propre satisfaction, fit Howson avec une pointe d’amertume. Eh bien, c’est ce que je vais faire. Je ne peux pas nier que j’attends avec impatience le moment où Rudi Allef me remerciera de ce que j’ai fait pour lui. Mais il faut d’abord que je trouve ce que je peux faire. Allons-y.

XXIX

Jay et Charma habitaient un deux-pièces au sommet d’un vieil immeuble de Grand Avenue. L’air était plein de poussière provenant des chantiers de démolition proches. Quand les visiteurs arrivèrent, Charma tentait de faire le ménage malgré ce surplus de poussière, sous un feu roulant de critiques que lui lançait Jay, soucieux de ses chers appareils. Howson et Clara échangèrent un coup d’œil ; ils percevaient la querelle avant même d’être entrés.

Ils frappèrent pourtant et on les introduisit, et quand Charma eut dégagé deux chaises et fait surgir une cafetière de la cuisine apparemment dévastée, Howson se rendit compte qu’il percevait chez le couple, sous les frictions perpétuelles et superficielles, une harmonie. Il en fut plutôt déconcerté, mais c’était évidemment un système qui fonctionnait.

Il réprima l’envie d’explorer plus avant et exposa le but de la visite. Il avait presque fini lorsqu’il se rendit compte que Jay et Charma ne savaient ni l’un ni l’autre, jusqu’ici, qui il était réellement. Il l’expliqua, se demandant quelle serait leur réaction.

— Sapristi ! fit Jay, les yeux arrondis de stupeur. Aux innocents les mains pleines ! Quand je pense à ce qui serait arrivé au pauvre Rudi, sans vous. Merci, Dr Howson. Il valait la peine qu’on le tire de là. Il va quelque part, même s’il me tape parfois sur les nerfs.

— Appelez-moi Gerry, dit Howson, soulagé d’être accepté aussitôt. Quoi qu’il en soit, je suis venu ici en espérant voir quelque chose de ce que Rudi et vous fabriquiez ensemble.

— Pas de problème. Charma, mon chou, si tu dégageais le piano et si tu nous sortais ce truc qu’on regardait hier. Je vais brancher les gadgets.

Sur un côté de la pièce petite et encombrée, il y avait un piano droit. Howson ne l’avait pas remarqué, à cause du fouillis de fils et d’appareils électriques dont il était couvert. Quand Charma le dégagea, il vit que ce n’était pas un piano tout à fait ordinaire : il avait deux claviers supplémentaires, l’un qui commandait un orgue-simulateur et l’autre relié à une batterie de bandes magnétiques, chacune avec sa tête de lecture.

— C’est pour les effets spéciaux, expliqua Jay en parcourant la pièce et en fermant des interrupteurs ici et là. Et voilà mon chouchou personnel…

Il ôta le couvercle de bois d’une grande boîte de verre semblable à un aquarium, au fond de quoi une flaque de liquide luminescent luisait faiblement. Une rangée de lumières colorées courait de chaque côté de ce réservoir.

— Extinction, dit Jay en prenant place devant un panneau électrique semblable à une herse.

Charma tira les rideaux et l’obscurité se fit. À la lueur étrange du liquide verdâtre, Howson la vit s’asseoir au piano.

— Observez le réservoir, fit Jay d’une voix brève. O.K., mon chou… Un, deux, trois…

Une suite d’intervalles irréguliers se succéda sur le clavier et se termina dans un remous de cloches issu d’une des touches spéciales ; des formes s’esquissèrent dans le réservoir de verre : multicolores, réagissant vaguement et hasardeusement à la musique. En quelques secondes, elles se firent précises, et des carrés bien nets et durs suivirent des accords nets et durs.