Attentif, Howson crut discerner une ressemblance superficielle et infidèle avec certains éléments qu’il avait vus dans l’esprit de Rudi, mais tout ceci était bien rudimentaire à côté de la masse de corrélations saisissantes et profondes qu’il avait perçues quelques heures auparavant ! La musique s’arrêta.
— C’est tout pour ce morceau-ci. Ouvre les rideaux, tu seras un ange. (Tandis que Charma redonnait de la lumière, Jay se tourna vers Howson et leva un sourcil interrogateur.)
— C’est habile, dit Howson. Mais c’est beaucoup trop limité pour une interprétation vraiment ambitieuse.
Jay eut l’air ravi.
— C’est exactement ce que j’ai dit. J’ai fabriqué presque tout ce que Rudi m’a demandé, parce que c’est un artiste authentique et je suis une espèce de ferrailleur. Mais il m’a bougrement pris mon temps, et notre collaboration n’a pas été très joyeuse. Si vous voulez venir à côté, je vais vous montrer ce que je fais personnellement.
Dans l’autre pièce se trouvaient des douzaines de réservoirs alignés sur des étagères, certains poussiéreux, tous obscurs et insignifiants. Jay alla à un tableau électrique et brancha une fiche.
— Mes « feux d’artifice humides », comme ma femme bien-aimée s’obstine à les appeler, murmura-t-il. Regardez, voilà mon petit dernier.
Il brancha le fil sur une autre prise, sous un des plus gros réservoirs. Une faible lumière parut ; après un instant, elle s’intensifia, et un flux de bulles opalescentes se mit à traverser le réservoir, montant et descendant. Des axes verts, jaunes et bleus formèrent une série de bouches irrégulières et gracieuses. Puis apparut un carré rouge vif qui emplit presque le récipient et disparut. Les courbes multicolores continuaient.
— Ça n’est jamais deux fois la même chose, fit pensivement Jay. C’est comme un kaléidoscope. C’est à ça que ça ressemble le plus, en fait.
— C’est beaucoup plus réussi que ce que vous avez fait avec Rudi, dit Howson. Mais les possibilités sont moins vastes.
— Je poursuis un but très simple. Je veux simplement produire du mouvement et de la couleur qui soient… eh bien, beaux. Ou affreux, d’ailleurs. Mais en tout cas, je sais ce que je cherche, moi. J’ai parfois eu l’impression que Rudi ne sait pas ce qu’il cherche. Je veux dire, j’ai suivi ses instructions à la lettre, j’ai passé des heures à obtenir le moindre effet, et je l’ai vu se mettre dans tous ses états parce que ce n’était pas ce qu’il voulait, en fin de compte.
— Ça ne m’étonne pas. Les impressions sensorielles de Rudi sont tellement liées que je doute qu’il puisse simplement visualiser une chose. Il entend un accord de piano et il le relie immédiatement à… disons le goût et la texture d’une tranche de pain, la couleur d’un ciel d’orage et l’odeur de l’eau stagnante ; plus une sensation physique d’angoisse et des fourmis dans le bras gauche. Tout ça s’associe à d’autres idées. Résultat : le chaos ! Il ne peut sans doute pas isoler les divers éléments. Il les mélange tous et personne d’autre ne pourrait les saisir tous à la fois et obtenir les mêmes corrélations que lui.
— Sauf vous, dit Clara.
— Oui, sauf moi ou un autre télépathe… Jay, quelles sont les possibilités de vos gadgets dans l’autre pièce ?
— À part les limites évidentes imposées par le temps de réponse, et le fait que l’appareil est petit, bien sûr, c’est à peu près inépuisable. On a travaillé dessus, de temps en temps, pendant presque un an. En ce moment, c’est programmé pour une structure particulière, mais on peut aussi l’actionner à la main.
— Je vois. Bon. Laissez-moi réfléchir. (Howson s’appuya du coude à une étagère vide et ferma les yeux, sachant que Jay et Charma supposeraient qu’il pensait seulement pour lui-même. Au lieu de quoi…)
Clara ! Dites-moi une chose. Pourquoi vous intéressiez-vous tellement à Rudi si vous le connaissiez à peine ?
Eh bien… (Sensation d’embarras et d’incertitude.) Je suppose qu’il me faisait de la peine…
Soyez franche avec moi. C’est plus important que cela, non ? Vous le trouvez séduisant, n’est-ce pas ?
Ou-Oui…
En fait, vous aimeriez le connaître bien plus. Et l’idée que vous pourriez finir par tomber amoureuse de lui vous a traversé l’esprit, non ?
Espèce de voyeur ! (Mais elle n’était pas vraiment agacée ; manifestement l’idée lui paraissait très acceptable.)
Howson sourit comme le Chat de Chester. Il ouvrit les yeux et se tourna vers Jay.
— Pouvez-vous prendre le temps de travailler encore un peu sur cet engin ? (Et comme il marquait une légère hésitation, il poursuivit vivement :) Écoutez, cela vous sortira de l’impasse où vous êtes avec Rudi. Je suis d’accord avec vous, il va quelque part. Si on lui donne sa chance, il pourrait quasiment créer un nouveau débouché à l’expression artistique. Ça ne se fera pas du jour au lendemain. Il faudra du temps et suffisamment d’intérêt public pour qu’on lui donne les moyens d’intégrer la vue, le son, les odeurs, peut-être même des matériaux plus complexes. Mais ce dont il a besoin tout de suite, c’est surtout l’espoir. Et je crois savoir comment lui donner cela.
Rudi !
Howson sentit l’esprit se crisper un peu, puis se rappeler.
Rudi, pensez à votre musique.
Comme si l’on avait ouvert des vannes, une vague de son imaginaire se déversa dans la conscience douloureuse de Rudi. Howson lutta pour la canaliser et la maîtriser. Quand il eut acquis le maximum de maîtrise dont il avait besoin, il fit signe à Clara.
Le réservoir (il avait fallu quatre hommes pour le transporter dans la chambre) s’éclaira. Clara, le visage tendu, actionna les commandes. Howson suggéra à Rudi d’ouvrir les yeux. Il vit…
Jay et Charma, bien sûr, ne pouvaient entendre la musique qui faisait rage et palpitait dans l’esprit de Rudi. Mais Howson le pouvait, et aussi Clara, et c’était l’important.
Ils avaient passé la semaine à faire des expériences, à s’entraîner et à se perfectionner. À présent la rapidité de réponse du réservoir était phénoménale, et Jay avait improvisé des commandes nouvelles, plus simples, qui rendaient l’appareil aussi polyvalent et facile à utiliser qu’un orgue. Et Clara…
Durant les heures qu’ils avaient passées ensemble, Howson s’était quelquefois demandé si c’était elle qui avait des capacités particulières, ou si lui-même était un remarquable instructeur télépathe ; en tout cas elle lisait les fantastiques projections de Rudi, les décodait et les convertissait en images visuelles aussi vite que Rudi les formulait.
Tandis que le jeune homme observait le réservoir, l’émerveillement se lisait sur son visage. Jay et Charma qui n’entendaient pas la musique à quoi réagissait Clara, étaient presque saisis. Et Howson était bouleversé de joie.
Des montagnes se formaient dans le réservoir, déformées comme par une contre-plongée, mauves et impressionnantes ; des brouillards s’amassèrent sur les sommets, une avalanche gronda dans une vallée environnée d’embruns de neige, tandis qu’un thème de cor anglais, lointain et mélancolique, faisait place dans l’esprit de Rudi à un cataclysme de sons orchestraux et de bruits non musicaux. Le réservoir se brouilla ; un filet de fumée s’éleva d’un branchement et Jay poussa une exclamation et bondit en avant.