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C’était fini.

Espérant que la panne n’avait pas gâché le plaisir de Rudi, Howson se tourna vers le lit. Le jeune homme luttait pour se redresser, le visage radieux. Howson interrompit ses balbutiements de gratitude.

— Inutile de me remercier. Je sais que vous êtes content ! Vous étiez idiot de penser à abandonner alors que le succès était à votre portée, non ?

— Mais il n’était pas à ma portée ! protesta Rudi. Sans vous… et Clara, bien sûr… Mais… mais bon sang, ce n’est pas un succès si je dois m’appuyer sur vous.

— Sur moi ? (Howson fut sincèrement stupéfait.) Oh ! Vous croyez que je projetais vos images à Clara !

Il expliqua sommairement ce qui s’était passé en réalité. Le soulagement envahit le visage de Rudi, mais s’effaça comme il se tournait vers Clara.

— Clara, qu’est-ce que tu en dis ? Tu ne veux pas être indéfiniment mon interprète, bon sang !

— J’aimerais l’être un petit moment, répondit-elle timidement. Mais il ne sera pas nécessaire de procéder toujours ainsi. Gerry dit que le travail que nous pouvons faire ensemble intéressera suffisamment les gens pour leur montrer ce que tu recherches réellement, de sorte que tu pourras bientôt travailler avec tout un orchestre. Et tu peux apprendre à utiliser toi-même l’appareil. Jay l’a tellement simplifié qu’il m’a seulement fallu quelques heures pour m’y adapter. Et finalement…

En silence, elle fit appel à Howson qui réagit en projetant directement dans l’esprit de Rudi l’avenir qu’il envisageait pour lui.

… Une salle, vaste, obscure. Au fond, des lumières luisaient sur des instruments, et l’on entendait les musiciens tourner des pages et s’accorder. Le silence fut rompu par les premières mesures de l’œuvre de Rudi. L’obscurité fit place, à l’intérieur d’une gigantesque reproduction du petit réservoir de Jay, à un flux d’images vives, multicolores et fluides correspondant à la musique. La réaction du public était perceptible, presque tangible, et la magnificence des images se nourrit à son tour du plaisir qu’elles provoquaient.

Howson s’arrêta et vit que Rudi avait les yeux fermés et les mains crispées sur son drap. Il se leva et fit signe à ses compagnons. Ils quittèrent silencieusement la chambre, laissant à Rudi la vision de son ambition assouvie.

Plus tard, chez Jay et Charma, ils burent pour célébrer leur succès.

— Vous… vous n’avez pas exagéré du tout, n’est-ce pas, Gerry ? demanda Clara avec timidité après qu’ils eurent bu une douzaine de fois à sa santé.

— Pas beaucoup. Oh, peut-être un petit peu. Je veux dire, il faudra peut-être vingt ans pour qu’il obtienne le genre de succès mondial que je lui ai promis. Mais, bon sang, il devrait y arriver. Rudi possède un don aussi exceptionnel à sa façon que le vôtre ou le mien. Désolé, vous deux, ajouta-t-il à l’adresse de Jay et de Charma. Je ne voulais pas avoir l’air vaniteux.

Jay haussa les épaules.

— Je ne nie pas que j’aimerais avoir un don spécial, comme vous autres ; mais bon Dieu, ça doit aussi être un sacré crève-cœur. Je crois que je réussirai dans ma petite branche, et je doute que j’aie à subir les frustrations à quoi vous avez droit, Rudi et vous.

— Je suis content que vous le preniez comme ça, dit pensivement Howson. Et… voyez-vous, j’ai réfléchi à la question et je crois que je peux vous ouvrir un marché pour tous les mobiles fluides que vous voudrez construire. Ils inspirent une espèce de fascination reposante… Qu’est-ce que vous diriez si je vous recommandais à mon directeur et si je l’intéressais à l’idée de les utiliser à la place des mobiles ordinaires et des aquariums de poissons tropicaux dont on se sert dans les établissements psychiatriques, en particulier pour les enfants autistiques ? Vous ne trouvez pas que ce serait avilissant pour votre art, non ?

— Seigneur non ! Qu’est-ce que vous pensez que je veux être ? Un nouveau Michel-Ange ? Je suis un décorateur, c’est tout.

— Et même s’il s’imaginait être un génie, fit ironiquement Charma, je le guérirais assez vite de son illusion. Un million de mercis, Gerry. J’avais pratiquement abandonné tout espoir de tirer quelque chose de ces feux d’artifice humides. (Puis elle regarda directement Howson.) Et vous ? Que retirez-vous de tout ceci ? Ce ne serait pas juste qu’il n’y ait rien pour vous.

— Moi ? (Howson gloussa.) Je possède à peu près tout. Le fait que je me rende compte seulement maintenant que je le possède depuis des années ne me rend pas moins joyeux. Voyez-vous… Eh bien, Rudi, pour ainsi dire, vient de donner son premier concert public. Je crois que je peux me lancer et donner le mien.

Il attendait cet instant avec impatience. En vérité, il avait eu du mal à se refréner si longtemps. Il propulsa doucement son esprit en avant et se mit à raconter une histoire.

Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Comment avait-il pu échouer à se rendre compte que la solution à son problème était là, devant son nez ?

Lui, Gerry Howson, il avait davantage de puissance dans sa voix télépathique que quiconque auparavant, même Ilse Kronstadt. Pourquoi dès lors s’enfermer avec son public dans un groupement catapathique, empêchant ainsi le monde extérieur de rompre le flux de fantasmagorie ? Tout ce dont il avait besoin, c’était d’une concentration à peu près aussi profonde que celle atteinte d’un commun accord par les gens, lorsqu’ils sont pris par une brillante interprétation dramatique ou musicale.

Il suscita une rêverie simple, un conte de fées, avec des images, des sons, des odeurs, des sensations tactiles, des émotions, tout cela tiré de l’immense réserve de souvenirs réels et irréels dont l’avait pourvu sa connaissance intime de tant d’esprits autres que le sien. Ce n’était qu’un essai, bien sûr. Pour l’instant, c’était suffisant.

Son public revint lentement à la réalité présente, les yeux brillants, et il sut qu’il avait gagné.

Et maintenant ?

Peut-être un voyage autour du monde pour ajouter la connaissance de la réalité à la connaissance qu’il avait des rêves des autres et de leurs cauchemars et de leurs imaginations. Il allait tirer quelque chose ici, et quelque chose là, des consciences asiatiques, européennes, américaines… le monde entier lui était ouvert.

Il sourit et se versa à boire.

XXX

Comme d’habitude le stade était bondé au maximum. Les occasions étaient rares où Gerald Howson invitait le public à l’entendre « penser tout haut », de sorte que toutes les places étaient prises aussitôt que l’événement était annoncé ; Howson faisait en sorte que cette activité n’entre jamais en conflit avec son travail au centre d’Oulan-Bator. Mais chaque fois qu’il en avait le loisir, il avisait telle ou telle ville disposant d’un local ou d’un espace convenable, et les gens venaient de mille kilomètres à la ronde. En deux ans il s’était fait une réputation sur tous les continents.

Ce soir il avait eu un public plus nombreux que jamais : près de cinq mille personnes. À présent les spectateurs se dirigeaient vers les sorties, et Howson recevait (et négligeait) l’inévitable onde de gratitude émanant d’auditeurs distingués. Comme toujours il lui fallait expliquer qu’il n’était nullement fatigué par son effort ; peut-être ferait-il bien d’expliquer en fin de spectacle qu’il pratiquait cette activité au moins en partie pour se délasser après une période de dur travail. Il ne se sentait jamais aussi détendu et heureux qu’après une de ses rares apparitions en public.

Ce soir il avait galopé d’idée en idée, tantôt « parlant » au public de son travail, tantôt transmettant les pensées d’une personne normale et heureuse, aux Indes, au Venezuela, en Italie, dans bien d’autres lieux où il avait accumulé du matériel. C’était devenu un numéro de virtuose ; souvent, il improvisait à partir des réactions de l’auditoire, donnant à ceux qui étaient initialement solitaires ou malheureux la fierté d’être remarqués. Et toujours, s’il y avait parmi les personnes présentes quelqu’un qui souffrait d’un problème insupportable, Howson découvrait quelqu’un d’autre – généralement un officiel puissant – et lui transmettait une impulsion à agir de telle sorte que le problème serait résolu.