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— Bien sûr que je vais t’aider, Alex. Essayons déjà de régler cette affaire une fois pour toutes. Bien, Maurice, reprit-il en se tournant vers Genoud, je suppose que vous avez conservé ces mails ?

— Naturellement.

— Vous pouvez y accéder tout de suite ?

— Oui, si c’est ce que vous voulez.

Genoud avait pris une attitude très raide et cérémonieuse durant ces derniers échanges, se tenant au garde-à-vous, comme si l’on remettait en question son honneur d’ancien policier. Ce qui était un peu fort, songea Quarry, considérant que, quelle que fût la vérité, il avait quand même installé tout un réseau de surveillance secret.

— D’accord, alors vous allez nous montrer tout ça, si ça ne vous dérange pas. Laisse-le utiliser ton ordinateur, Alex.

Hoffmann quitta son fauteuil comme en transe. Les fragments du détecteur de fumée crissèrent sous ses pieds. Il leva instinctivement les yeux vers le gâchis qu’il avait fait au-dessus de son bureau. Le trou, là où la plaque avait cédé, donnait sur un vide obscur. Des fils se touchaient à l’intérieur, ce qui provoquait, par intermittence, une étincelle bleutée. Il crut voir quelque chose bouger dans l’espace sous le faux plafond. Il ferma les yeux, et l’empreinte lumineuse de l’étincelle continua de briller, comme s’il avait regardé le soleil. Le germe du soupçon s’insinua dans son esprit.

— Voilà ! s’écria triomphalement Genoud, penché au-dessus du terminal.

Il se redressa et s’écarta pour laisser Hoffmann et Quarry consulter les mails. Il avait trié les messages sauvegardés dans sa boîte afin que seuls ceux d’Hoffmann apparaissent — une multitude de courriers électroniques, qui s’étalaient sur près de un an. Quarry prit la souris et cliqua dessus au hasard.

— On dirait bien que c’est ton adresse électronique qui apparaît sur tous, Alex, dit-il. Ça ne fait pas de doute.

— Oui, ça ne m’étonne pas. Mais ce n’est pas moi qui les ai envoyés pour autant.

— D’accord. Mais alors, qui c’est ?

Hoffmann était plongé dans de sombres pensées. Il ne s’agissait visiblement plus de simple piratage, ni d’un problème de sécurité, ni même d’un clonage de serveur. C’était plus fondamental que ça, comme si l’entreprise avait créé deux systèmes d’exploitation parallèles.

Quarry lisait toujours.

— Je n’arrive pas à le croire, lança-t-il. Tu as même fait espionner ta propre baraque…

— En fait, et au risque de me répéter, ce n’est pas moi…

— Eh bien, pardon, Alexi, mais c’est le cas. Écoute ça : « À : Genoud. De : Hoffmann. Demande que caméras de surveillance vingt-quatre dissimulées immédiate Cologny… »

— Allez, mec, je ne parle pas comme ça. Personne ne parle comme ça.

— Il faut bien que quelqu’un l’ait fait. C’est là, sur l’écran.

Hoffmann se tourna brusquement vers Genoud.

— Où vont toutes les données ? Que deviennent toutes les images, tous les enregistrements audio ?

— Comme vous le savez, tout est envoyé par flux numérique vers un serveur sécurisé.

— Mais ça doit faire des milliers d’heures ! s’exclama Hoffmann. Comment quelqu’un pourrait-il avoir le temps de visionner et d’écouter tout ? Moi, je ne pourrais pas, en tout cas. Il faudrait toute une équipe qui ne fasse que ça. Les journées ne sont pas assez longues.

— Je ne sais pas, répliqua Genoud avec un haussement d’épaules. Je me suis souvent posé la question. Je me suis contenté d’obéir aux ordres.

Seule une machine pouvait traiter une telle quantité d’informations, pensa Hoffmann. Elle devrait utiliser la toute dernière technologie de reconnaissance faciale ; de reconnaissance vocale également : des outils de recherches…

Sa réflexion fut interrompue par une nouvelle exclamation de Quarry :

— Depuis quand louons-nous des locaux industriels à Zimeysa ?

— Je peux vous le dire exactement, monsieur Quarry, répondit Genoud. Cela fait six mois. C’est un grand local, au 54, route de Clerval. Le docteur Hoffmann a ordonné qu’il soit équipé de tout un nouveau système de surveillance et de sécurité.

— Qu’est-ce qu’il y a, dans ce local ? questionna Hoffmann.

— Des ordinateurs.

— Qui les a installés ?

— Je ne sais pas. Une entreprise d’informatique.

— Vous n’êtes donc pas la seule personne avec qui je suis censé traiter. Je conclus aussi des opérations avec des sociétés entières en passant par des mails ?

— Je ne sais pas. Sans doute, oui.

Quarry continuait de cliquer sur des messages.

— C’est incroyable, dit-il à Hoffmann. D’après ce que je lis, tu possèdes aussi la propriété libre de tout l’immeuble.

— Effectivement, docteur Hoffmann. Vous m’avez transmis le contrat pour la sécurité. C’est pour ça que j’étais ici ce soir, quand vous m’avez fait monter.

— Est-ce que c’est vrai ? demanda Quarry. Tu possèdes vraiment tout l’immeuble ?

Mais Hoffmann ne l’écoutait plus. Il repensait à l’époque où il travaillait au CERN et au mémo que Bob Walton avait envoyé aux directeurs du comité des directives scientifiques et du conseil du CERN pour préconiser l’abandon du projet de recherche d’Hoffmann, le RAM-1. Il y avait joint une mise en garde de Thomas S. Ray, ingénieur informaticien et professeur de zoologie à l’université de l’Oklahoma : « […] des entités artificielles autonomes évoluant librement devraient être considérées comme potentiellement dangereuses pour la vie organique, et devraient toujours rester confinées dans une sorte d’enceinte, du moins jusqu’à ce que l’on ait parfaitement compris tout leur véritable potentiel […] l’Évolution reste un processus orienté vers l’intérêt personnel, et les intérêts d’organismes numériques confinés pourraient aller à l’encontre des nôtres. »

Il reprit sa respiration, puis annonça :

— Hugo, il faut que je te parle — en privé.

— D’accord, bien sûr. Maurice, vous voulez bien sortir une seconde ?

— Non, je crois qu’il devrait rester ici pour commencer à régler tout ça. Je voudrais, dit-il à l’intention de Genoud, que vous me fassiez une copie du fichier de mails provenant de mon adresse électronique. Je veux aussi une liste de tout ce que vous avez fait censément selon mes ordres. Et je voudrais surtout la liste de tout ce qui a un rapport avec le local industriel de Zimeysa. Je veux ensuite que vous démontiez toutes les caméras et tous les micros de tous nos locaux, à commencer par ma maison. Et je veux que ce soit fait ce soir. C’est compris ?

Genoud attendit l’aval de Quarry. Ce dernier hésita, puis donna son assentiment d’un signe de tête.

— Comme vous voudrez, fit Genoud d’un ton bref.

Ils le laissèrent à sa tâche. Une fois qu’ils furent sortis du bureau et la porte refermée, Quarry commença :

— J’espère vraiment que tu as une explication à tout ça, Alex, parce que je dois te dire…

Hoffmann leva le doigt pour lui intimer le silence et lui indiqua du regard le détecteur de fumée au-dessus du bureau de Marie-Claude.

— Oh, c’est bon, je comprends, répliqua Quarry en insistant lourdement. On va dans mon bureau.

— Non. Pas là. Ce n’est pas sûr. Ici…

Hoffmann le poussa dans les toilettes et ferma la porte derrière eux. Les fragments du détecteur de fumée étaient là où il les avait laissés, à côté du lavabo. Il reconnut à peine son reflet dans la glace. On aurait dit un évadé de l’aile sécurisée d’un hôpital psychiatrique.

— Hugo, demanda-t-il, est-ce que tu me crois fou ?